NATURE ET FONCTIONNEMENT D'UNE MACHINE À BROYER LES PEUPLES
Contrairement à la vieille rengaine, l'Europe ne fut jamais celle des peuples et ne tenta jamais de l'être. Elle répond à un besoin précis du patronat européen et mondial, réformer le cadre des structures de décisions politiques pour être mieux à même d'imposer la régression généralisée, la contre-révolution permanente.



Un impérialisme complexe et fugitif

samedi 1er mars 2008, par Collectif

L’Union Européenne, dans ses relations avec le reste du monde, offre le spectacle original d’un impérialisme à visage nouveau. Elle rassemble depuis 1973 l’ensemble des puissances impérialistes qui ont dominé le monde pendant les deux siècles et demi de développement du capitalisme, Japon et Etats-Unis mis à part. Cela ne signifie pas que les impérialismes anglais, français ou allemand disparaissent, ni même qu’ils fusionnent dans une « puissance communautaire » capable d’intervenir partout où les intérêts économiques et stratégiques européens sont menacés. La « construction » européenne n’abolit pas la domination impérialiste des grandes puissances du continent, elle la renouvelle et la prolonge en offrant de nouvelles modalités et facilités d’intervention.

Avant toute chose, rappelons quelques évidences : l’Union Européenne n’a pas (encore) d’armée, de ministre des affaires étrangères ou de diplomatie unifiée et indépendante des États ; l’Union Européenne est très étroitement liée à l’OTAN, donc aux Etats-Unis d’Amérique, pour sa défense et toute opération militaire d’envergure hors du continent ; l’Union Européenne dispose par contre d’importants pouvoirs de négociation et d’intervention en matière économique et commerciale au niveau international. Le temps où les chars de Bruxelles rentreront dans Bagdad ou Caracas pour rétablir la démocratie et les marges des compagnies pétrolières n’est pas encore venu. Les intérêts contradictoires de Paris, Berlin ou Londres continuent ainsi à se manifester périodiquement : le dernier exemple en date nous est présenté par la deuxième guerre du Golfe. En revanche, l’ère de la mise en coupe réglée d’une économie émergente au nom des intérêts coalisés des grandes multinationales européennes et de la « diplomatie commerciale de l’UE » est tout à fait d’actualité.

Toutefois, diviser l’impérialisme européen en un versant communautaire plutôt économique et en un versant national – sous tutelle américaine – plutôt militaire et « culturel » n’est pas des plus satisfaisants. Pour preuve, les milices des États-membres partent, la fleur au fusil, – ou plutôt l’étoile au fusil – maintenir l’ordre européen en Bosnie et au Kosovo. Cette dernière province était dirigée, pendant une période intermédiaire, par un envoyé spécial de l’UE disposant des prérogatives d’un véritable proconsul (gouvernement par décret, annulation des décisions du parlement kosovar) et qui pouvait au besoin faire appliquer militairement ses décisions, y compris dans le domaine économique où les privatisations allaient bon train [1].

La question n’est donc pas vraiment d’opposer l’économique au militaire – les deux étant le plus souvent liés –, les interventions communautaires aux interventions nationales – que penser d’un gouvernement qui agit au nom de l’UE ou de la Commission qui négocie au nom des États-membres ? – mais de mettre au jour les mécanismes qui permettent de poursuivre une politique impérialiste européenne sous le masque vertueux d’une « union pacifique des peuples ». L’UE joue donc un rôle idéologique de premier plan dans le soutien des actes d’agression perpétrées par la Commission comme par les gouvernements ou les armées des différents États-membres ainsi que par les multinationales européennes.

Impérialisme et mondialisation

Parler d’impérialisme aujourd’hui est un enjeu de premier plan pour expliquer le mouvement actuel du monde capitaliste. Or il est pour le moins étrange, alors que les rapports de domination internationaux n’ont jamais été aussi flagrants, que pour ses agents les plus zélés comme pour ses détracteurs officiels ceux-ci disparaissent du champ explicatif au profit de la notion vague de « mondialisation ». Ce terme fourretout est bien pratique, puisqu’il sous-entend que ce ne sont plus les rapports de production qui sont à l’origine de l’ordre mondial tel que nous le connaissons, mais seulement l’accroissement « des flux » au niveau mondial. Ces derniers étant inéluctables du fait de la division internationale du travail, la « mondialisation » devient donc l’horizon indépassable de notre temps, ne permettant que l’adaptation ou la soumission. Ainsi, pour reprendre les mots des sociologues américains J. Petras et H. Veltmeyer : « Le terme de mondialisation est à la fois descriptif et normatif, de sorte qu’il sert à la fois d’explication – bien pauvre, il faut le dire – et d’idéologie dominant à présent la pensée, les pouvoirs et la pratique politique. » [2] Pour battre en brèche l’idée selon laquelle les forces déterminantes de ce monde sont hors de la portée et même de la compréhension du citoyen, rétablir la notion d’impérialisme est une nécessité mais réclame certaines précisions.

En reprenant Lénine, nous pourrions dire que, « l’impérialisme est le capitalisme arrivé à un stade de développement où s’est affirmée la domination des monopoles et du capital financier, où l’exportation des capitaux a acquis une importance de premier plan, où le partage du monde a commencé entre les trusts internationaux et où s’est achevé le partage de tout le territoire du globe entre les plus grand pays capitalistes » [3], « La division des nations en nations oppressives et nations opprimées... constitue l’essence de l’impérialisme. » [4] L’Impérialisme n’est donc pas que le visage extérieur que prennent les grands états capitalistes dans les rapports internationaux, mais c’est aussi une domination intérieure des monopoles sur l’ensemble de la nation.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, cette phase ultime du capitalisme ne se caractérise pas par le « divorce » entre les États et les grands groupes, mais au contraire par une intensification des liaisons États/trusts. Si un des grands mérites de Lénine fut de montrer le caractère inéluctable des inégalités de développement dans le monde capitaliste, son génie fut surtout de montrer en quoi l’une des caractéristiques fondamentales de l’impérialisme est en quelque sorte de « cristalliser » celles-ci pour optimiser le profit. Dans les conditions du libre-échange, on assiste donc à une spoliation pure et simple de nations condamnées à rester sous domination économique. En effet, ce ne sont pas les grands groupes qui signent les accords internationaux relatifs au commerce mais les Etats. La capacité des multinationales à profiter des termes inégaux des règles du commerce international reste étroitement liée au rapport de force que l’Etat impérialiste est capable de mettre en place pour imposer son système économique. Au niveau international les outils nécessaires au mécanisme sont l’OMC qui fixe les règles de l’échange, la Banque mondiale et le FMI qui maintiennent les pays en situation de sous-développement de par les « plans d’ajustement structurel ». Petite précision : un accord tacite veut que le choix du président du FMI échoit aux dirigeants européens alors que la Maison blanche se charge de désigner celui de la Banque Mondiale.

De même, si pour Clausewitz « la guerre est la continuation de la politique par d’autre moyen », la création de dividendes de par la vente d’armes, le marché de la reconstruction ou l’ouverture de nouveau marché sur les ruines de pays quasi-annexés n’est réalisable que par l’action militaire d’un ou de plusieurs Etats (ni Total, ni Exxon, ne peuvent encore déclarer eux-mêmes la guerre pour s’approprier les richesses énergétiques du Congo). En cela, même les multinationales restent attachées à la puissance régalienne, la 2e guerre du Golfe et les profits juteux en découlant sont là pour nous le rappeler.

Les nouvelles conditions du rayonnement impérialiste

Contrairement, à ce que l’on voudrait nous faire penser, la mondialisation n’est pas un fait nouveau qui expliquerait l’impossibilité de maintenir les avancées sociales acquises au XX siècle. Elle n’est que l’accentuation des rapports de domination du fait de la concentration constante du contrôle des moyens de production à l’échelle internationale. Cependant, un élément majeur doit être pris en considération pour appréhender les restructurations profondes du système capitaliste mondial. Durant la quasi-totalité du XX siècle, l’intervention des États capitalistes les plus avancés est soumise à deux pressions de sens opposé que sont les rivalités inter-impérialistes liées à la recherche de débouchés et leur nécessaire union contre le monde socialiste. La disparition brutale de la seconde contrainte au début des années quatre-vingt-dix a ainsi laissé la place à une redéfinition globale du système, le fameux « nouvel ordre mondial », cher à M. Bush père. La concurrence inter-impérialiste a pris un nouvel essor depuis plus de 15 ans, bien qu’elle reste tout de même limitée par la nécessité commune de maintenir les rapports de domination et d’éviter l’émergence de contestations organisées. L’union des grandes puissances qui tentent d’imposer leur volonté lors des récentes négociations à l’OMC, comme l’hostilité conjointe manifestée contre l’émergence d’un pôle progressiste en Amérique latine, nous conforte dans cette appréciation.

Contre l’idéologie de la mondialisation, la notion d’impérialisme révèle toute sa modernité. Les capitaux ne font pas « le tour de la planète », ils retournent vers les monopoles liés aux Etats capitalistes les plus puissants du globe. L’enjeu est donc de comprendre l’impérialisme comme une mécanique d’asservissement intérieur et extérieur par une seule et même entité (le capital monopoliste), et donc d’envisager la lutte contre ces deux exploitations comme allant de pair. Peut être là est-ce une définition de l’internationalisme. En tout cas force est de constater qu’elle entre en opposition directe avec les pratiques de la social-démocratie, comme avec un tiers-mondisme (base généalogique de l’alter-mondialisme) qui oublie l’existence des classes sociales, pour imputer les rapports de domination internationaux à l’ensemble d’une nation occidentale (c’est à dire même à sa partie la plus exploitée).

Notes

[1] Tobias Pflüger – « Le Kosovo, colonie européenne ? », L’Humanité du 21 mars 2007

[2] La face cachée de la mondialisation, L’impérialisme au XXI siècle, James Petras et Henry Veltmeyer, p. 9, Parangon, Paris 2002

[3] Lénine, Œuvres, t. XXII, p.287, Editions du Progrès

[4] Lénine, Œuvres, t. XXI, p. 425, Editions du Progrès

Citer

Pour citer cet article, merci d'utiliser ces indications:
Collectif, Un impérialisme complexe et fugitif, L’idéologie européenne (http://www.ideologie-europeenne.fr)
http://www.ideologie-europeenne.fr/Un-imperialisme-complexe-et.html

rechercher

SPIP | squelette | | Suivre la vie du site RSS 2.0