La grande division internationale du mouvement progressiste eut lieu au lendemain de la première guerre mondiale, du choix fait par certains (en grande majorité les communistes) de rompre avec les conceptions de la nation qui avaient conduit la plupart des chefs socialistes à voter les crédits de guerre et à entrer dans l’ « Union Sacrée ». Par la suite, ce furent ces derniers qui servirent de caution de gauche à la « construction » européenne d’après-guerre. Celle-ci trouve ses racines dans une conception bien précise des rapports international et fort peu progressiste. C’est cette même idée qui justifia à la fois le colonialisme puis, dans sa continuation, le besoin de créer un impérialisme européen. Lire sur ce sujet : « La nation après la Révolution d’octobre »
Ainsi, en 1907, au congrès de Stuttgart de la IIe internationale, le socialiste hollandais Van Koll défendait déjà « une politique coloniale socialiste », justifiant le maintien des forces de la métropole dans les colonies. Van Koll fut appuyé tant par l’anglais MacDonald et le français Rouanet que par l’allemand Bernstein (père de la social-démocratie moderne) [1]. C’est dans la même optique que l’on vit, de 1925 à 1928, Alexandre Varenne, député socialiste du Puy-de-Dôme, devenir Gouverneur général de l’Indochine. En France, la SFIO [2] développa une rhétorique coloniale type, dont même les éléments les plus « à gauche » du parti ne pourront pas se départir : « hiérarchie des civilisations, mission civilisatrice des métropoles » [3]. La vision de l’ « indigène » se trouve résumée parfaitement par le plus illustre représentant du parti à cette époque, Léon Blum : « Notre œuvre de colonisation, de civilisation s’accomplit dans des conditions telles que nous la sentons à la merci du premier cri de révolte. Nous risquons de tourner à la fois contre nous ce qui subsiste de barbare chez les indigènes et ce qui grandit en eux de noblement humain, je veux dire l’esprit de haine et l’esprit de justice, l’appel à la conscience et l’appel à la vengeance » [4]. C‘est par la suite grâce à cette vision de la colonisation que les chefs socialistes vont apporter leur soutien aux guerres et aux répressions menées par la métropole. Le 9 juillet 1925, en pleine Guerre du Rif, le même Léon Blum déclarait à la Chambre des Députés : « Nous avons trop l’amour de notre pays pour désavouer l’expansion de la pensée, de la civilisation française... Nous admettons le droit et même le devoir des races supérieures d’attirer à elles celles qui ne sont pas parvenues au même degré de culture ».
Ne nous imaginons pas que la « doctrine coloniale » des socialistes est une sorte d’erreur de jeunesse. Celle-ci continua bien après la seconde guerre mondiale et, c’est armée de cette conception pour le moins hasardeuse du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes que la social-démocratie joua le rôle qui fut le sien dans la construction européenne. Ce sont ces mêmes socialistes, que l’on présente aujourd’hui comme les « grandes âmes éprises de justice et de paix entre les peuples », qui sont à l’origine du « rêve européen ».
Ainsi, on verra la SFIO défendre la Guerre d’Indochine, mener la répression à Madagascar et approuver l’expédition de Suez. C’est aussi avec le gouvernement du socialiste Guy Mollet, que la France entre dans la spirale de la Guerre d’Algérie.
À cette époque entre en jeu un autre grand bâtisseur de l’UE : François Mitterrand. Malgré l’amnésie générale, des questions sont à poser. Celui qui, en 1987, faisait flotter le drapeau européen sur les Champs Elysées, n’est-il pas celui qui estime quelques années plus tôt que la France est chez elle « des Flandres au Congo et du Sénégal au Soudan » [5] ? Garde des sceaux, n’a-t-il pas fait passer les décrets d’exception ? A-t-il, oui ou non, été de ceux qui soutinrent la torture pendant la « Sale Guerre » ?
Peut-être faut-t-il alors penser que ces deux postures d’apparence contradictoire, que sont la volonté de domination des peuples coloniaux et la création de l’Europe de Bruxelles, ne le sont peut-être pas tant que cela. Peut-être faut-il penser qu’il y a une réelle logique dans le discours du chef socialiste Francis Million, qui déclarait dans la même intervention : « Nous estimons... qu’il ne faut pas, en ce moment, dresser le problème des nationalités, mais faire disparaître ces nationalités au profit de l’internationale. Nous estimons qu’il faut chercher à constituer définitivement d’abord les Etats-Unis d’Europe et ensuite les Etats-Unis du monde », puis « nous croyons que la tactique présentée par les communistes (soutien à la lutte des peuples coloniaux) devient extrêmement dangereuse, parce que, aujourd’hui, nous en constatons les méfaits au Maroc ; demain nous ressentirons encore les mêmes méfaits en Indochine, en Tunisie, en Chine, et alors nous trouverons la civilisation européenne... en butte à l’hostilité des peuples asiatiques et africains, nous risquons de nous retrouver en présence de la plus formidable guerre que le monde ait connue » [6].
La colonisation n’était pas qu’une position de principe, s ‘appuyant sur les préjugés racistes de l’époque. Elle répondait aussi et surtout à une logique économique et sociale, qui se perpétue avec la création de l’UE, pensée comme supplétif à l’ancien empire français. L’impossibilité de proposer un système économique « alternatif » tout en restant dans le capitalisme et l’économie de marché, imposa comme seule solution viable la création de surprofit.