NATURE ET FONCTIONNEMENT D'UNE MACHINE À BROYER LES PEUPLES
Contrairement à la vieille rengaine, l'Europe ne fut jamais celle des peuples et ne tenta jamais de l'être. Elle répond à un besoin précis du patronat européen et mondial, réformer le cadre des structures de décisions politiques pour être mieux à même d'imposer la régression généralisée, la contre-révolution permanente.



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Privatisations et casse sociale dans les pays de l’élargissement

samedi 1er mars 2008, par Collectif

Hongrie, la montée en flèche des inégalités

Les privatisations ont été quasiment achevées dès 1997. Ne restent désormais dans le giron de l’Etat que les aéroports, un parc d’expositions, l’organisme de télédiffusion et une petite partie du capital de la compagnie pétrolière MOL. Même l’électricité a été privatisée à 100 %. En 2004, le secteur public ne représente plus que 20 % du PIB, contre 85 % en 1990. Avec un coût horaire du travail de 4 euros environ (contre 30 en Allemagne), la Hongrie est très attractive pour les multinationales qui cherchent à délocaliser leur production. De plus, le taux de taxation sur les bénéfices a été ramené à 16 %, le plus favorable de la zone. Par ailleurs, la forte disparité de revenus entre les différentes régions hongroises est préoccupante. Budapest, avec ses magasins de luxe, se trouve ainsi légèrement au-dessus de la moyenne des revenus européens, alors que les régions rurales de l’Est se situent à 20 % en dessous de cette moyenne. Et le taux de chômage y atteint plus de 20 %. [1]

Budapest est déjà sous le coup d’une procédure pour « déficit excessif » et doit ramener son solde public sous la barre des 3 % du PIB d’ici à 2008, en vue d’adopter l’euro en 2010. Il est impossible de se lancer dans un bras de fer avec Bruxelles, à cause des sanctions financières qui en découleraient, même si le pays n’est pas membre de la zone euro, sous forme de diminution des aides structurelles : Budapest doit recevoir 22 milliards d’euros de Bruxelles entre 2007 et 2013. [2]

Heureusement, dans ce contexte, il reste encore la charité. À l’occasion de la « Journée mondiale du refus de la misère », le 17 octobre 2007, les députés hongrois ont mangé du pain au saindoux en signe de solidarité avec les pauvres, les affamés et les SDF. Comme on dit dans nos contrées, ça ne mange pas de pain ! [3]

République Tchèque, l’Etat bradé

Si la République Tchèque est membre de l’Union européenne depuis 2004, c’est depuis 1998 que les négociations d’adhésion ont commencé, ce qui a poussé la République Tchèque à adapter son économie aux normes européennes. Le secteur privé, presque inexistant avant la « révolution de velours », représente aujourd’hui 80 % du PNB. Le gouvernement a entrepris des réformes structurelles (réforme fiscale, réforme du système de retraite et de sécurité sociale). Son objectif affiché consiste à stabiliser le déficit public à 4 % du PIB à l’horizon 2006 par le biais d’une hausse des taxes et de mesures d’économie dans les secteurs sociaux (indexation des retraites sur l’inflation et non sur les salaires, baisse des indemnités pour congés maladie ...) et administratif (réduction des emplois dans le secteur public, modération salariale).

L’euro ne sera pas adopté avant 2012, mais déjà Prague met en place un plan de rigueur d’une violence sans nom. Les réformes visent à instaurer un taux unique d’imposition des revenus de 15 %, comme en Slovaquie [4]. En revanche l’impôt sur les sociétés sera ramené de 24 % à 19 %. Il est aussi prévu de déréguler les loyers modérés et plafonnés, héritage du système socialiste : le gouvernement prévoit une augmentation de 19 % par an entre 2007 et 2010. De même, l’âge de la retraite sera porté de 62 à 65 ans. Le système de retraite par répartition devra faire place à un système par capitalisation. [5]

On comprend dans ce contexte qu’il faille interdire la Jeunesse Communiste (KSM) et plus généralement mettre hors d’état de nuire les organisations ouvrières. La décision a été prise par le gouvernement de centre-droit dirigé par Topolánek, mais ce sont les précédents gouvernements à direction social-démocrate (Paroubek) qui ont commencé cette opération. Peu importe évidemment que le Parti Communiste de Bohème Moravie – la structure à laquelle la KSM fait référence comme organisation de jeunesse – ait obtenu, malgré une violente campagne de diabolisation et le chantage au « vote utile » 685 328 voix, 12,8 % et 26 sièges aux élections législatives de juin 2006. [6] (Nous sommes loin du groupuscule « de cinq, dix, trente personnes » comme le prétend à l’étranger le président Vaclav Klaus. [7])

Pologne, terre d’expatriation

On parle beaucoup du plombier polonais. Dans ce pays où 41,2 % des jeunes sont au chômage [8], la Pologne doit faire face à une hémorragie de sa main-d’œuvre depuis son adhésion à l’Union Européenne en 2004 et l’ouverture des marchés du travail ouest-européen. 500 ouvriers des chantiers navals de Gdansk sont partis pour la Scandinavie et les îles britanniques en 2006, 3000 au premier semestre 2007. Aujourd’hui, le chantier emploie 2700 ouvriers. Ils étaient 17 000 en 1970. La Commission a d’ailleurs décidé la fermeture de deux cales de construction. [9] Selon un sondage réalisé par un quotidien polonais, 12 % des Polonais, soit plus de trois millions d’entre eux, prévoient de partir chercher du travail à l’étranger l’année prochaine. La plupart souhaitent se rendre au Royaume-Uni, en Allemagne ou en Irlande. [10] Figure emblématique siégeant au panthéon de l’UE, Lech Walesa fut l’initiateur des « restructurations » qui liquidèrent la construction navale, mettant ainsi à la porte ses anciens compagnons du « syndicat » Solidarnosc. Encore une fois, les faits honorent le personnage. En 2000, Lech Walesa se représentera aux élections présidentielles et y fera un score de moins de ... 1%. Les Polonais semblent moins reconnaissants pour ses bienfaits que la Commission.

Le passage de l’industrie lourde à l’industrie mécanique a d’ailleurs eu d’énormes coûts sociaux. L’Europe sert de prétexte au démantèlement de toutes politiques sociales d’Etat. Selon un sociologue américain, interviewé par un journal polonais, « les Polonais sont passés du socialisme dit réel au modèle néolibéral - un modèle qui ne mérite même pas le nom de société. » [11]

Avec le nouveau gouvernement du thatchérien Tusk comparé volontiers en Pologne à Nicolas Sarkozy [12], son parti, la Plate-forme civique, a déclaré faire de l’introduction de l’euro une priorité, devant être atteinte dans les cinq ou six ans. À côté de la privatisation du système de santé et l’introduction d’un impôt sur le revenu à taux unique de 15 %, tous les impôts sur les revenus du capital, comme la spéculation boursière, doivent être supprimés. Les libéraux de Tusk veulent aussi une augmentation de la TVA. Même les entreprises d’Etat que les frères Kaczyński avaient plus ou moins tacitement protégées jusque-là devront être vendues. [13] Selon la Gazeta Wyborcza, Varsovie va vers une privatisation de son système de santé. [14]

Il faut aborder également une question qui n’est pas sociale, mais qui a par contre des conséquences sur le plan social : l’avortement. Celui-ci a été interdit en 1993 [15]. Depuis aucun projet d’abrogation n’a abouti. Pire, il y a même eu des tentatives pour en réglementer encore plus l’application dans les cas extrêmes où il était encore autorisé. [16] En 2003-2004, la proposition n’a même pas été examinée, les socialistes ayant besoin de l’Eglise pour rentrer dans l’Union européenne. D’ailleurs une clause du traité d’adhésion stipule la non-ingérence de l’UE sur la question de l’avortement. En avril 2007, le ministre polonais de l’Education a appelé à une interdiction de l’avortement dans toute l’Europe, lors d’une réunion européenne sur l’éducation. Il y a eu peu de réactions. [17]

Au contraire la Pologne est très courtisée. Angela Merkel a offert 100 millions à Varsovie sur les aides européennes destinées à son propre pays, et proposé aux Polonais un accès au système occidental de gazoducs pour les soustraire, au besoin, aux pressions du Kremlin. [18] La Pologne a été également avantagée lors du traité de Nice sur la question des droits de vote. [19] Ici encore, il est frappant de voir que la démocratie quand elle touche à l’UE prend des définitions peu conventionnelles. La Pologne refuse de signer les accords de juin 2007, l’Allemagne offre de l’argent en échange de la signature. En français cela s’appelle au mieux du marchandage, au pire de la corruption.

Bulgarie, la botte secrète du dumping social

Après que les « socialistes » et les conservateurs aient présenté l’entrée dans l’UE sous son meilleur jour, un désenchantement se fait d’ores et déjà sentir parmi les Bulgares. Aux dernières élections, 28 % seulement des électeurs sont allés voter. La grande majorité considère comme une menace les avertissements et les appels de Bruxelles à plus de discipline budgétaire et à l’application des « réformes ». [20]

La Cour des comptes de l’Union européenne a publié un rapport en juillet 2006 sur l’exécution du programme communautaire Phare dans les deux nouveaux entrants constate que « les biens n’avaient pas été affectés à l’usage qui leur était destiné », et cela notamment en raison « d’un déficit constant des capacités administratives, mais aussi des ressources nationales ». En clair, cela signifie que ni la Bulgarie ni la Roumanie, ne sont encore prêtes à intégrer les normes communautaires. Pourtant, aucun gouvernement des Vingt-Cinq n’a osé remettre en cause l’intégration des deux pays en janvier 2007. [21]

Pourquoi ? Tout d’abord parce que l’Union Européenne peut ainsi étendre sont pouvoir sur une zone encore inaccessible.

Ensuite, parce que cette précipitation cache aussi la nécessité d’augmenter le dumping social. Le salaire minimum en Bulgarie est le plus bas de l’union. L’Irlande est aujourd’hui donnée en exemple à la Bulgarie. « Les syndicats bulgares ne cherchent qu’à faire augmenter rapidement les salaires. À la différence des Irlandais, notre gouvernement ne mène aucune réforme. Et lorsqu’il fait des promesses, elles sont toujours reportées à une date indéterminée. La Bulgarie, contrairement à l’Irlande, n’a pas encore compris que l’économie doit produire plus afin que les salaires puissent augmenter. Elle n’a pas saisi que l’Etat doit réduire ses dépenses pour qu’il puisse rester davantage d’argent aux salariés. » [22] Nous renvoyons donc le lecteur au paragraphe consacré à l’Irlande.

Roumanie

La Roumanie, entrée dans l’Union européenne depuis le 1er janvier est une destination appréciée des constructeurs automobiles en raison du faible coût de la main-d’œuvre. Le salaire minimum roumain, avec seulement 114 euros par mois, reste l’un des plus bas d’Europe. [23] Le constructeur automobile roumain Dacia, groupe contrôlé par le français Renault, emploie 11 000 personnes et a publié un bénéfice net de 72 millions d’euros en 2006 grâce essentiellement aux exportations de la Logan, en hausse de 26 % sur un an. Le salaire actuel, moyen, est de 285 euros.

Un an après l’entrée de la Roumanie dans l’Union européenne, la situation politique contredit les prédictions faites à la fois par les politiciens et par les médias. En effet, l’entrée de ces pays dans l’UE, soutenue par un consensus général au sein de l’élite politique, a intensifié la crise politique dans les deux pays. [24]

Un référendum a eu lieu pour décider du sort du président Traian Basescu après qu’il a été destitué par le parlement. Le fait que plus de la moitié de l’électorat n’a même pas voté, met en lumière le degré de méfiance et l’opposition qu’éprouve la population à l’égard des politiciens roumains.

La présidence avait affirmé se conformer aux exigences de l’UE d’engager une réforme du système économique, politique et judiciaire où la corruption fait rage. Pour comprendre la nature du Monsieur anticorruption de l’UE, il faut savoir que le jour du référendum, Basescu a insulté une journaliste devant les caméras de télévision en la traitant de « Tzigane puante ». [25]

Derrière la « réforme des classes politiques » de Basescu, se cache plutôt une tentative d’éliminer ses adversaires, notamment dans le conflit qui l’oppose à son rival, le premier ministre Tariceanu. Basescu représente les partisans de « l’économie libérale » en Roumanie qui aspirent à détruire à tout prix ce qui subsistait socialisme. Des intérêts économiques prépondérants sont en jeu. Une partie non négligeable des subventions communautaires disparaît sans la moindre explication.

La Roumanie de par son accès à la Mer Noire est un grand enjeu stratégique et économique, une priorité qui peut permettre de réduire la dépendance énergétique de l’Union européenne. [26] C’est ainsi, par exemple, que des représentants de la Roumanie, de la Serbie, de la Croatie, de la Slovénie et de l’Italie ont dernièrement signé un accord pour un oléoduc paneuropéen qui acheminera du pétrole de la Mer Caspienne en passant par le port roumain de la Mer Noire, Constanta, vers l’Europe méridionale. L’importance de la Roumanie fait que les compagnies énergétiques européennes lui accordent un grand intérêt. Le groupe allemand EON contrôle déjà plus de la moitié du marché gazier roumain. [27]

Le Rapport mentionne les progrès et les domaines où les autorités devront fournir des efforts pour remplir les exigences européennes. Le Rapport donne une mauvaise note au gouvernement pour ses intentions de relâcher la politique de dépenses publiques. « Des choses restent encore à faire quant à la privatisation et la restructuration de l’économie » souligne le Ziarul Financiar. [28] En échange de la privatisation à outrance de l’économie et de l’exploitation des salariés, les eurocrates ont promis 19,21 milliards d’euros de fonds non remboursables entre 2007 et 2013 [29], l’un des milieux politiques les plus corrompus d’Europe, aux dires mêmes de Bruxelles.

Notes

[1] Les Echos, 27 avril 2004.

[2] Les Echos, 21 avril 2006.

[3] Magyar Hirlap, 18 octobre 2007.

[4] Sme, 4 avril 2007.

[5] L’Humanité, 13 avril 2007.

[6] Liberazione, 19 octobre 2006.

[7] La Reppublica, 22 mars 2006

[8] Cité in A. Bournazel, op. cit., p. 164.

[9] Le Monde, 2 septembre 2007.

[10] Rzeczpospolita, 15 mai 2007.

[11] Dziennik, 10 février 2007.

[12] Gazeta Wyborcza, 21 octobre 2007.

[13] Junge Welt, 25 octobre 2007.

[14] Gazeta Wyborcza, 2 juillet 2007.

[15] Sauf en cas de viol, inceste et danger pour la santé de la mère ou de l’enfant.

[16] Przeglad, 26 mars 2007.

[17] L’Humanité Dimanche, 3 au 9 mai 2007.

[18] Le Figaro, 20 juin 2007. Voir aussi Les Echos, 14 août 2007.

[19] Le Monde diplomatique, mai 2007

[20] D’après World Socialist Web Site, http://www.wsws.org/francais/News/2....

[21] Le Monde diplomatique, janvier 2007

[22] Dnevnik, 11 juillet 2007

[23] Romania Libera, 23 août 2007

[24] Euronews, 8 février 2007

[25] Cotidianul, 24 mai 2007

[26] TVR1, 31 janvier 2007.

[27] D’après World Socialist Web Site, http://www.wsws.org/francais/News/2....

[28] Ziarul Financiar, septembre 2006.

[29] Les Echos, 13 juillet 2007.

Citer

Pour citer cet article, merci d'utiliser ces indications:
Collectif, Privatisations et casse sociale dans les pays de l’élargissement, L’idéologie européenne (http://www.ideologie-europeenne.fr)
http://www.ideologie-europeenne.fr/Privatisations-et-casse-sociale.html

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