Jamais le référendum n’avait été utilisé dans ce pays. Le Premier ministre Balkenende avait fait savoir que si la participation n’était pas suffisamment élevée, il se réservait le droit de demander au Parlement de ratifier le texte constitutionnel, même en cas de victoire du Non. Comme nombre de ses voisins, ce pays connaissait une abstention endémique. Bref tout était réuni pour que ce petit pays bien sage suive la voie tracée par les technocrates qui le dirigent depuis toujours.
Eh bien, il est des moments où l’histoire s’accélère et où les bookmakers de pacotille en perdent leur latin. Le 1 juin 2005 fut un de ceux-ci : 63 % de la population se rendit aux urnes. Résultat : 61,6% pour le non.
Pour expliquer ce résultat, illogique pour les eurocrates, il fallut donc faire croire que les Pays-Bas était un pays trop libéral pour que la question sociale ait été au cœur du non. Manque de chance, aux élections suivantes, le Parti Socialiste (parti de « gauche radicale »), seul parti de gauche à avoir fait campagne pour le NON, tripla quasiment son score électoral, pour s’affirmer comme troisième parti du pays (16,6 % le 26 novembre 2006). Cette élection le fit même passer devant le parti libéral de Fritz Bolkestein.
Après avoir lutté seul contre le Traité Constitutionnel, le Parti Socialiste s’est battu pendant toute la campagne électorale contre les réformes libérales imposées par les différents gouvernements dirigés par Jan Pieter Balkenende (démocrate-chrétien). Son profil politique et programmatique est celui d’une plate-forme anticapitaliste, anti-Otan et présentant parfois même une volonté d’alternative à l’Union Européenne. De plus, il bénéficie d’un ancrage réel en milieu ouvrier et a notamment obtenu 23,8 % des voix à Eindhoven, le centre le plus important du pays.
C’est encore une fois sur la politique visant à précariser l’emploi que les gouvernements successifs des Pays-Bas ont concentré leurs feux. La politique européenne, qui vise à réduire les dépenses de Sécurité sociale, à rendre le travail le moins cher et le plus flexible possible et à obliger les chômeurs à accepter un travail mal payé pour vivre, est mise en œuvre de la façon suivante par le gouvernement néerlandais :
réduction des revenus sociaux par rapport aux salaires
introduction d’une contribution personnelle dans les dépenses de santé et dans l’accès aux services publics
mise à la charge des employeurs des congés maladie pour qu’ils les limitent au maximum
établissement d’un guichet unique pour les aides sociales et les allocations chômage pour traquer tout cumul
gel des salaires pendant deux ans sur la base d’un accord patronat-syndicats-gouvernement
réduction des droits des chômeurs
contreparties exigées aux revenus sociaux comme l’acceptation d’un plan d’insertion. [1]
Les Pays-Bas sont déjà un modèle européen en matière de flexibilité, travail intérimaire et temps partiel. La publication d’une enquête sur l’exploitation de travailleurs portugais par des agences d’intérim aux Pays-Bas a d’ailleurs fait scandale. [2]
Le gouvernement et l’UE démontent petit à petit le droit du travail. D’abord ils ont augmenté sa durée. À présent ils veulent assouplir la procédure de licenciement. Le projet du ministre des Affaires Sociales, Piet Hein Donner, est de permettre au patron de licencier purement et simplement, le travailleur disposant de 4 semaines pour contester le licenciement. Il ne sera plus nécessaire de négocier au préalable un plan social.
Si le projet Donner devient opérationnel, le patronat pourra donc se débarrasser de tous ceux qui dérangent. Ce projet remet en question la position du syndicat. Si on refuse de faire des « heures-sup », il y aura des licenciements. Que feront les autres ? Plus personne n’osera refuser. Le contrat fixe n’existe plus, les Pays-Bas sont devenus une agence d’intérim. [3]
Le président du plus important syndicat hollandais, la FNV résumait assez bien la situation, quand il déclarait que « la continuation des politiques des dernières années ne devrait pas constituer une option praticable pour le futur gouvernement. (…) Les entreprises ont eu les mains libres, tandis que les travailleurs ont perdu leurs formes de protection sociale l’une après l’autre. » [4]