Il ne sert à rien de poser la question nationale dans le vide, de façon « a-matérielle », car celle-ci ne peut s’appliquer qu’à une situation concrète. Par exemple, nous ne rejetons pas le fédéralisme en général, nous le rejetons dans le cadre de la « construction » européenne en particulier. Cela ne nous empêche pas de penser que le fédéralisme est une forme de l’État qui peut être convenable pour d’autres réalités, un État multinational par exemple, avec toutefois de grandes limites. De même, la coexistence de plusieurs nations au sein d’un même État ne nous pose pas de problème en soi. L’Afrique-du-Sud montre bien que la présence de plusieurs ethnies, voire de plusieurs nations, sur un même sol, n’est pas du tout incompatible avec la création d’une cohésion nationale propre, forgée dans la lutte contre l’apartheid et source de progrès social. En revanche, nous combattons avec virulence l’idée d’un État multinational qui puisse être la constitutionnalisation de la domination d’une nation sur les autres ou de l’État central sur toutes les nations composant celui-ci. Pour nous, la souveraineté des peuples à disposer d’eux-mêmes, dans l’association volontaire comme dans la séparation pure et simple, est un droit inaliénable qu’il convient de défendre avec férocité. C’est pour cette raison que, dans notre réflexion politique, il est indispensable de ne pas perdre de vue que la question nationale est indissociable de la question sociale. La seule chose qui nous importe étant l’intérêt de classe des travailleurs, toute position juste ne peut être prise qu’en fonction de cet intérêt seulement [1]. N’en déplaise aux libéraux qui voudraient faire croire que l’État est un arbitre « au-dessus » de la société – dont le rôle serait de gérer les conflits entre ses différents membres –, il convient de rappeler que celui-ci doit d’abord être appréhendé comme un instrument au service des classes dominantes. La question est donc de savoir à quel niveau le rapport de force est le plus favorable aux travailleurs pour faire valoir leurs intérêts.
La nature de classe de la construction européenne
D’un côté, le capitalisme accentue sans cesse sa concentration, l’actualité ne nous donnera pas tort, entrés comme nous le sommes dans de nouvelles phases de fusion-acquisition touchant tous les secteurs de l’industrie et du commerce. L’Europe, bien loin d’avoir été une protection contre ces restructurations et leurs effets dévastateurs en termes d’emplois et de salaires, ne leur a donné qu’un nouveau cadre, jouant en cela le rôle de relais régional à la « mondialisation » capitaliste. Pour cette raison, les grandes firmes n’ont d’autres buts que de s’appuyer sur le nouvel État supranational européen, plus adapté que leur ancienne collaboration avec les États nationaux pour asseoir leur domination.
De l’autre côté, pour les salariés, la convergence des luttes au niveau européen trouve rapidement ses limites pour différentes raisons. En premier lieu à cause de l’absence d’organisation réelle au niveau européen, la Confédération Européenne des Syndicats étant, comme nous le verrons plus en détail au chapitre suivant, au mieux inefficace, au pire dans l’alignement avec les directions patronales. L’inégalité de maturité et d’ampleur du mouvement social dans les différents pays de l’UE, correspondant à des rapports de force et des intérêts à court terme différents, en est une des raisons. La différence de nature qui existe entre les organisations syndicales et politiques des différents pays en est une autre. En effet, quelle place trouver pour une défense efficace des travailleurs, entre le syndicalisme de lutte des pays latins et celui très institutionnel des pays nordiques ou de l’Allemagne ?
Par ailleurs, les différences dans les priorités portées par les revendications constituent un nouveau frein. Ainsi, la question du libre-échange ne se pose pas de la même façon dans un pays où les délocalisations se font et dans le pays où vont s’implanter les entreprises délocalisées. Dans le premier cas, le danger concerne la fuite de l’outil productif et le chômage. Dans le second cas, c’est l’exploitation accrue et les salaires de misère qui posent problème. Enfin, force est de constater que les particularités locales peuvent, dans bien des cas, mettre au second plan les luttes économiques au profit d’autres, plus contingentes et difficilement conciliables avec une unité d’action internationale. Nous pouvons citer pour exemple : les stigmates de la lutte nationale en Irlande, les tensions gréco-turques, ou encore le problème de l’autonomie des régions en Espagne.
Pour mille raisons différentes, il est clair que, si la convergence de luttes et la recherche d’intérêts communs entre les travailleurs de tous les pays sont tout à fait primordiales, il serait totalement illusoire et contreproductif d’en faire l’alpha et l’oméga des luttes européennes. Une simple comparaison entre les quelques dizaines de milliers de manifestants à Bruxelles, lors du rassemblement contre la directive Bolkestein, et les millions de salariés et d’étudiants dans la rue contre le CPE, suffit à le comprendre.
Quel cadre pour l’organisation de la lutte
En tant qu’internationalistes, notre but ne peut être que de faire progresser les luttes à l’intérieur du continent et dans le monde. Nous pensons, de plus, que la coopération internationale est une nécessité et une chance pour le développement du niveau de vie de tous les peuples, à la condition que celle-ci s’opère dans le cadre d’échanges entre nations, profitable à tous. Mais nous ne pouvons perdre de vue qu’en ce qui concerne la nation française et la plupart des autres nations européennes, le cadre national reste le lieu principal de la lutte des classes, de la résistance au capitalisme mondialisé. Il est le support le plus propice pour construire un rapport de force politique favorable à la satisfaction des besoins du peuple. Les nations, par leur histoire et leur cohésion, sont aujourd’hui des freins, non seulement économiques, mais aussi sociaux et culturels, autant d’obstacles et de résistances à la mondialisation capitaliste. Ainsi, ce sont les luttes dans chaque pays qui demeurent déterminantes, la meilleure façon de s’opposer aux directives européennes restant de se battre pour la défense des services publics, pour la sauvegarde et l’extension de la recherche, contre l’autonomie des universités, en faveur de crédits pour l’hôpital public et, en fin de compte, contre toutes les applications desdites directives. L’expérience nous a montré que ces luttes nationales ne sont pas du tout incompatibles avec d’autres luttes européennes mais, bien au contraire, que c’est l’exemple donné par leur réussite qui peut permettre de grandes avancées à l’échelle du continent.
À de nombreuses reprises, de multiples organisations « de gauche » appellent au renforcement des institutions européennes, dans un sens certes plus démocratique, afin de permettre une politique sociale (harmonisation fiscale pour lutter contre le dumping, charte sociale européenne, etc.). Cependant, il est nécessaire de montrer le danger de ces propositions, même si elles proviennent d’un sentiment sincère. En effet, comment peut-on penser que les transformations sociales que nous appelons de nos vœux au niveau national, et dont nous avons tant de mal à imposer l’idée, pourraient déboucher au niveau européen, alors que les rapports de forces en France sont parmi les plus favorables en Europe ?
En France, les potentialités de lutte sont grandes car les enjeux sont, plus qu’ailleurs, ancrés dans la conscience collective (les mobilisations peuvent être gigantesques, la population est très attachée à ses services publics, le terme « sociale » ajoutée à la TVA n’a trompé personne et son fondement de classe est très clair pour la masse de la population...). Doit-on gâcher ces potentialités parce que la plupart des autres peuples européens n’ont pas encore acquis, ou ont partiellement perdu, cette efficacité dans les luttes ? Ou plutôt, doit-on penser que la France n’a été un exemple dans l’histoire que lorsque les classes dominantes de tous les pays lui vouaient une hostilité acharnée ? De la Grande Révolution Française à la victoire du NON, pour nous, la réponse est claire.