NATURE ET FONCTIONNEMENT D'UNE MACHINE À BROYER LES PEUPLES
Contrairement à la vieille rengaine, l'Europe ne fut jamais celle des peuples et ne tenta jamais de l'être. Elle répond à un besoin précis du patronat européen et mondial, réformer le cadre des structures de décisions politiques pour être mieux à même d'imposer la régression généralisée, la contre-révolution permanente.



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Mythes et réalités du modèle universitaire européen

samedi 1er mars 2008, par Collectif

La réalité de la vie universitaire n’a pas grand-chose à voir avec l’image idyllique de la « joie de vivre » de la jeunesse européenne, si chère à un propagandiste zélé tel que Cédric Klapisch. Le mythe des étudiants Erasmus, qui plus est friqués, s’envoyant en l’air dans les boîtes de nuit à la mode de Barcelone ou de Londres, se fissure bien vite devant la réalité du quotidien de la masse des jeunes Européens. Mais montrer que ces derniers sont en grande majorité des jeunes travailleurs n’est-ce pas déjà démontrer l’inconsistance de ce qui nous est vendu ? N’est-ce pas déjà combattre le système que cela sous-tend ?

Dans un article du Monde Diplomatique de juin 1998, Gérard de Sélys relevait déjà la première offensive de la Commission en vue d’interdire les restrictions potentiellement imposées par les États membres à la libre prestation des services d’éducation à distance. Mais c’est avec la « Stratégie de Lisbonne » [1] de 2000, ou plus précisément avec le « processus de Bologne » débuté en 1999, dont un certain Claude Allègre sera un des initiateurs, que les choses sérieuses vont commencer. Deux réformes complémentaires vont être mises en place : la réforme LMD (pour Licence-Master-Doctorat) et le Système européen de transfert et d’accumulation de crédits dit ECTS (en anglais European Credits Transfer System). Encore une fois, on verra l’étonnante unité d’action entre dirigeants de droite et du Parti Socialiste, la mise en place de ces contre-réformes reposant à la fois sur la loi Fillon de 2003 sur l’autonomie des universités et sur les décrets Lang du 23 avril 2002.

Officiellement, les deux projets avaient pour but d’harmoniser les diplômes et les formations au niveau européen et de favoriser la « mobilité » des étudiants. Ainsi, afin de ne laisser la place qu’à la licence (bac+3) et au master (bac+5), de nombreux diplômes nationaux, en particulier le DEUG (bac +2) et la maîtrise (bac+4), ont disparu. Or, la majorité des étudiants sortaient de l’école à bac+2, notamment ceux issus des classes populaires. Le nombre d’étudiants sortant de l’université sans diplôme s’est donc fortement accru. Ils sont désormais 80 000 chaque année. À court terme, ce sont les DUT (diplôme universitaire technologique) et les BTS, tous deux équivalant à bac+2 qui sont visés.

Cependant, la réduction du nombre de diplômes aux seuls licences, master et doctorat ne doit pas cacher, qu’avec l’individualisation des parcours, c’est l’égalité de traitement des étudiants qui est remis en cause. Avec le système de crédits ECTS c’est en fait l’étudiant qui choisit les enseignements qui lui sont dispensés, les crédits ne représentant que des heures de travail en dehors de toute mesure qualitative. Les universités sont libres de préparer leur propre « soupe », en dehors de tout cadre national, l’État se cantonnant à une vague fonction d’audit. Seulement, on oublie vite que l’étudiant ne peut choisir que ce qui lui est proposé, ou plutôt que ce que la faculté est en capacité financière de lui fournir. Le mécanisme de mise en concurrence des universités est tout trouvé. Les établissements des régions riches dispenseront un enseignement réputé de meilleure qualité que celles des régions excentrées. Une hiérarchie entre étudiants ayant théoriquement le même diplôme devient donc un jeu d’enfant pour les employeurs. Les conséquences sont désastreuses pour les futurs salariés de milieu modeste. L’incohérence de nombreux cursus pose le problème de la reconnaissance des qualifications dans l’activité professionnelle, notamment en ce qui concerne la grille des salaires. L’évaluation par l’employeur « au cas par cas » des diplômés fait peser de gros risques sur le respect des garanties collectives. Ainsi, ce que voudrait imposer le patronat, c’est encore une fois une vision contractuelle, dans laquelle la reconnaissance de la formation n’a lieu qu’au cours du seul face à face employeur/salarié. Inutile de préciser lequel des deux est en situation de force...

Tout ceci est mis en place sous le prétexte de la mobilité européenne des étudiants. Pourtant, comme le faisait justement remarquer le Monde Diplomatique en mai 2004, « aller à l’étranger coûte cher et demande une certaine maîtrise des langues étrangères : sans financement conséquent, seuls les étudiants aisés peuvent être concernés (les bourses de mobilité existantes sont symboliques et peu nombreuses) ; l’écrasante majorité des étudiants français a d’autres problèmes à régler que celui de sa mobilité internationale : logement rare et cher, locaux vétustes et sous-équipement des universités, etc. ».

Cependant, le processus d’entrée de l’université à marche forcée dans le monde de la « concurrence libre et non faussée » ne s’arrête pas là, loin s’en faut. En 2007, la loi LRU (Loi sur la Responsabilité des Universités) va pousser encore plus loin ce qui avait déjà été initié en 2003. L’État persévère dans le désengagement vis-à-vis de l’enseignement supérieur alors que le manque de moyens n’a jamais été aussi frappant. Sous couvert de l’autonomie, c’est en fait la mise sous tutelle des marchés financiers qui est organisée. La privatisation que constitue le transfert du patrimoine de l’État aux universités peine à masquer les gros risques de vente ou de prêt des locaux aux entreprises dans un contexte de déficit budgétaire. Le but n’est donc plus la transmission des savoirs, mais de vendre de l’enseignement.

Le fonctionnement démocratique est menacé. Moins d’étudiants et de personnel BIATOSS aux conseils d’administration, plus de représentation patronale et pas de représentant des salariés. L’essentiel du pouvoir passe donc au président d’université devenu seul maître à bord après Dieu. Il devient un véritable entrepreneur dont le rôle est de dénicher des contrats, de prospecter des marchés, de manager des effectifs, etc. De lourdes menaces pèsent par ailleurs sur le statut des personnels.

Notes

[1] Visant officiellement à faire de l’Europe « l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde d’ici à 2010 », nous avons vu qu’elle servit de support pour tenter de justifier... l’augmentation de cinq ans du départ à la retraite !

Citer

Pour citer cet article, merci d'utiliser ces indications:
Collectif, Mythes et réalités du modèle universitaire européen, L’idéologie européenne (http://www.ideologie-europeenne.fr)
http://www.ideologie-europeenne.fr/Mythes-et-realites-du-modele.html

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