NATURE ET FONCTIONNEMENT D'UNE MACHINE À BROYER LES PEUPLES
Contrairement à la vieille rengaine, l'Europe ne fut jamais celle des peuples et ne tenta jamais de l'être. Elle répond à un besoin précis du patronat européen et mondial, réformer le cadre des structures de décisions politiques pour être mieux à même d'imposer la régression généralisée, la contre-révolution permanente.



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Monnaie unique et construction du marché européen du capital

samedi 1er mars 2008, par Collectif

La belle discipline monétaire, construite années après années en Europe avec le soutien des institutions de la Communauté et des gouvernements nationaux, convertis les uns après les autres au libéralisme économique dans les années 1970-80, doit être saluée comme il se doit : en 1990, un espace économique européen dominé par l’industrie et le crédit ouest-allemand et soumis à une politique monétaire défavorable à la croissance et à l’emploi fonctionne à plein régime. La mise en place de l’euro et de la Banque Centrale Européenne à la fin des années 1990 couronne donc un processus qui voit la victoire des principes économiques ultra-libéraux et, derrière eux, du capital cosmopolite circulant sans entrave sur les marchés d’actions et les marchés monétaires du monde entier.

Une perte de souveraineté mortifère

Les objectifs justifiant la création d’une monnaie unique ne sont pas apparus clairement dès le début. Certains ont pu croire un moment que ce processus permettrait de mettre un terme à la domination excessive de la Bundesbank et de sa politique d’austérité. Conscient des problèmes posés par le poids de la politique monétaire allemande sur l’économie française, Jacques Delors essaie ainsi de justifier l’UEM et le passage d’une monnaie commune (l’ECU) à une monnaie unique en 1992 : « Je préfère avoir une zone Mark dans laquelle j’ai mon mot à dire, qu’une zone Mark que je subis » [1]. Pour d’autres, la perspective d’adoption d’une monnaie unique constitue un sacrifice important consenti en contrepartie de l’acceptation de la réunification par les autres pays-membres de la part des Allemands. Cependant, avant même la ratification du traité de Maastricht, ceux qui présentent la monnaie unique comme la récupération par la France et les autres États-membres d’une portion de leur souveraineté sur le contrôle de leur monnaie sont soit mal informés soit malhonnêtes.

Dès 1990, l’économiste Paul Boccara écrit : « on prétend qu’une monnaie unique européenne permettrait à la fois d’éviter la domination du dollar et la domination du deutschemark. En réalité, la suppression des monnaies et des politiques monétaires nationales souveraines pourrait faire dicter de façon plus impérieuse les politiques nationales par des centres de décision extérieurs. Une monnaie unique dans la CEE, même si elle était parfaitement réalisée, serait dominée par les capitaux allemands et les autorités monétaires allemandes dans le ‘Système européen de Banques Centrales’. Les déficits commerciaux vis-à-vis de l’Allemagne, devenus insupportables, seraient masqués et on nous les ferait accepter plus facilement. » [2] Alors que le SME rendait visible les contradictions manifestes entre les objectifs affichés de « prospérité » et la discipline imposée aux politiques monétaires nationales, la monnaie unique aurait une première fonction idéologique non négligeable, celle de dissimuler les déséquilibres économiques croissants entre pays. Comme l’écrit Yves Dimicoli, dans la perspective – qui semble encore lointaine à l’époque – de création d’une monnaie unique européenne, « les inégalités industrielles et commerciales en faveur de la RFA seraient toujours là, et les déficits aussi. Simplement, le financement des déficits des pays dominés serait en quelque sorte automatique. Comme cela se passe entre les régions d’un même pays, dont on ignore trop que les unes sont plus créancières et d’autres plus débitrices. Mais alors, pour prendre une image, la France ne deviendrait-elle pas face à la RFA ce qu’est le Massif central face à l’Ile-de-France ? » [3] Dans un vocabulaire plus politiquement correct, cela s’appelle « assurer une meilleure cohésion et interdépendance économique entre pays en facilitant la concurrence par la comparaison des prix ».

Voir aussi « 1973-1986 : L’intégration européenne sur fond de crise économique »

Monnaie unique et « Europe des capitaux »

Dès le début, l’instauration d’une monnaie unique doit aussi répondre à l’accélération du processus de mondialisation de l’économie et concurrencer le dollar comme monnaie internationale et instrument de réserve. Tout cela pour rendre plus attractif l’Europe pour les capitaux. L’incompatibilité de fait entre la tendance du capitalisme contemporain à privilégier le financement des entreprises – et, partant, leur contrôle – par l’appel à des actionnaires sur des marchés boursiers internationaux en plein boom et le maintien du SME en l’état dans un tel contexte appelait une réponse rapide et vigoureuse de la part des européistes. « Libération des capitaux » et « discipline monétaire rigoureuse » vont désormais aller de pair dans la nouvelle politique européenne. Le plan Delors de 1989 prévoit ainsi trois étapes afin de parvenir à l’euro :
- la libéralisation complète des mouvements de capitaux de septembre 1990 au 1er janvier 1994
- l’accentuation de la convergence économique jusqu’au 31 décembre 1998 et la création de l’Institut Monétaire Européen (IME), chargé de mettre en place la future Banque Centrale Européenne (BCE). À une date très précoce, le 1er janvier 1994, les banques centrales nationales ne peuvent déjà plus financer les déficits publics par création monétaire et accèdent à l’indépendance par rapport au pouvoir politique (loi de 1993 pour la Banque de France).
- Enfin, la mise en place du Système Européen des Banques Centrales (SEBC) dans la phase terminale.

En réalité, la « libération des capitaux » avait précédé le projet de monnaie unique. L’Acte Unique substitue ainsi le principe de la reconnaissance mutuelle des législations nationales à celui de l’harmonisation [4]. Il suffit alors qu’un service ou une activité soient autorisés dans un État membre pour qu’il puisse être offert dans l’ensemble de la Communauté. L’application de ce principe se fera progressivement et aura d’abord une influence sur l’organisation des marchés financiers. S’engage donc une course à la déréglementation des activités financières, rendant de plus en plus sensible la volatilité des capitaux et leur absence dans les grands projets d’investissement structurels.

Contrairement à l’idée qui prévalait pour l’approfondissement du marché intérieur, la réalisation de l’UEM n’est pas conçue comme le point de départ mais comme le point d’arrivée de la convergence des économies. C’est ce qu’on a appelé la « théorie du couronnement » : les États qui souhaitent rentrer dans l’UEM devront d’abord respecter les fameux critères de Maastricht. Ces derniers ne concernent cependant pas l’état réel de l’économie (chômage, croissance, structure de la production et de l’emploi,…) mais se basent sur des indices nominaux (inflation, taux d’intérêt et évolution des taux de change). Après plus de 10 ans de discipline monétaire imposée par la participation au SME, les années 1990 ouvrent une nouvelle période d’austérité qui touche cette fois-ci aussi bien la politique budgétaire. Tous les États sont poussés à mener une politique de désinflation, à maintenir des taux d’intérêts élevés et à réduire les déficits publics. La crise est donc entretenue en France et en Europe au nom de l’application stricte de critères dogmatiques alors qu’à la même période les Etats-Unis retrouvent un haut niveau de croissance économique [5].

Dans certains cas, l’abandon de la souveraineté nationale sur la politique monétaire – qui était il est vrai assez théorique depuis la mise en place du SME – était « vendue » avec l’illusion que les politiques budgétaires menées par les gouvernements gagneraient en efficacité. Cependant, il s’agissait d’un marché de dupes car l’élimination des contraintes budgétaires tenant au maintien d’une parité élevée d’une monnaie nationale était remplacée par l’obligation de respect des critères très étroits de gestion.

Au Conseil européen d’Amsterdam de juin 1997, un nouveau pas est franchi dans l’absurde avec l’adoption du Pacte de Stabilité et de Croissance (PSC) sur pression de l’Allemagne. Ce pacte prévoit des procédures sanctionnant les déficits excessifs des États (interdiction pour déficit public de dépasser 3% du PIB sauf cas exceptionnels). La sanction peut aller jusqu’à la constitution de dépôts non rémunérés auprès de la BCE et des amendes représentant 0,2 à 0,5 % du PIB. Aggraver la crise économique et sociale et dissuader les gouvernements d’utiliser les rares leviers encore disponibles pour agir sur leur économie constituent les principes directeurs de la politique européenne à l’heure de l’UEM. Mais, curieusement, ces critères ont été de facto abandonnés lorsqu’il s’est agi d’engager des procédures de rétorsion en 2003 contre … l’Allemagne.

Voir aussi « Bilan de l’introduction de l’euro : aubaine pour les capitalistes et rigueur pour la population »

Notes

[1] J. Delors, L’heure de vérité, Antenne 2, 17 mai 1992

[2] Article publié le 15 juin 1990 dans L’Humanité à propos d’un colloque organisé à Strasbourg trois jours plus tôt sur « l’Union monétaire, économique et politique dans la CEE et l’unification allemande, enjeux et alternatives »

[3] P. Herzog et Y. Dimicoli – Europe 92 : construire autrement et autre chose, Messidor, Editions sociales, Paris 1989

[4] Il s’agit du même principe qui a inspiré la rédaction de la directive Bolkestein : imposer à un pays-membre l’application d’une législation étrangère dans le droit des entreprises ou encore dans le droit du travail. Ainsi, la directive 88/361/CEE (1988) instaure la liberté totale des mouvements de capitaux pour le 1er juillet 1990. La directive 93/22/CEE adoptée le 10 mai 1993 sur les services d’investissement (DSI) et entrant en vigueur le 1er juillet 1996 organise la mise en concurrence des entreprises d’investissement, des services qu’elles offrent, mais aussi des marchés et places financières entre elles.

[5] Il faut savoir que la Réserve centrale américaine, la FED, qu’on ne peut soupçonner de sympathies envers le communisme, a pour premier article la défense de l’emploi. Une hérésie pour nos experts économiques européens qui resteront toujours plus royalistes que le roi !

Citer

Pour citer cet article, merci d'utiliser ces indications:
Collectif, Monnaie unique et construction du marché européen du capital, L’idéologie européenne (http://www.ideologie-europeenne.fr)
http://www.ideologie-europeenne.fr/Monnaie-unique-et-construction-du.html

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