En fait, pour les socialistes, la construction de « leur Europe » est un processus naturel, qui ne nécessite que de se plier à quelques principes qui ne peuvent être remis en cause : l’acceptation de l’économie de marché, la doctrine libérale à l’intérieur de celui-ci puis, éventuellement – dans les discours seulement – la gestion des dégâts collatéraux.
À l’instar de Ségolène Royal dans son duel de second tour avec Nicolas Sarkozy, toutes les questions sociales peuvent et doivent, à terme, être réglées par la « négociation » entre les fameux « partenaires sociaux ». L’État, qu’il soit européen ou national, ne doit plus jouer qu’un rôle de chambre d’enregistrement des décisions prises dans la confrontation entre syndicats et capital. L’Europe Sociale serait donc l’époque du règne de la justice rendue dans les bureaux des organisations patronales et salariées.
Ah, les partenaires sociaux ! Tout un poème. Le nom est déjà en soi une idéologie. Quelle trouvaille que d’imposer l’idée que salariés et patronat ont un jour formé un partenariat [1]…En fait, pour les libéraux en général, le terme « social » prend un sens assez peu académique. Est « social » tout ce qui se décide sur le lieu de travail, quelque en soit le contenu. Ainsi, la liquidation totale d’une entreprise et la mise à la porte de tous ses employés n’en restent pas moins un « plan social ». En fin de compte, ce que proposent les socialistes n’est pas quelque chose de nouveau, mais existe depuis longtemps ... outre-Atlantique. Telle est la vision contractuelle des rapports sociaux : rien n’est jamais imposé par la puissance politique (aux patrons cela s’entend), mais tout est toujours négociable (pourvu que l’on aboutisse à l’ « accord » initialement proposé par la direction). Dans les filières où la répression syndicale est tellement forte que les organisations de salariés sont, ou inexistante, ou des syndicats-maisons, le système est encore plus efficace : les organisations patronales négocient les accords de branches ... avec elles-mêmes.
Pour les européistes, tout devrait donc se passer dans le cadre du « dialogue social interprofessionnel » au niveau européen, entre les 3 seules organisations reconnues : la Confédération Européenne des syndicats (CES), L’Union des confédérations de l’industrie des employeurs de l’Europe (UNICE) – équivalent du MEDEF au niveau européen et présidé par Ernest-Antoine Seillière – et, éventuellement, le Centre européen des entreprises à participation publique (CEEP). Le traité de Maastricht, par la voie de l’accord sur la politique sociale qui lui était annexée, permettait à ces « partenaires sociaux » de signer des accords au niveau européen, soit sous la forme d’accords-cadres transcris automatiquement en directives (ce sera le cas pour les accords sur le congé parental en 1995, le travail à temps partiel en 1997 et le contrat de travail à durée déterminée en 1999) ou comme base de référence aux négociations nationales (accord sur le télétravail en 2002, sur le stress en 2004, sur le harcèlement et la violence au travail en 2007) [2].
Pour ce qui est de l’UNICE, il est difficile de penser que c ‘est à elle que doit incomber la tache de bâtir l’« Europe Sociale ». C’est donc bien la CES qui doit nous intéresser, puisque a fortiori, elle est censée représenter tous les salariés européens, malgré le fait que nombreux sont ceux qui n’en ont jamais entendu parler. Lire sur ce sujet : « Les lobbies, acteurs de la toute puissance patronale »