NATURE ET FONCTIONNEMENT D'UNE MACHINE À BROYER LES PEUPLES
Contrairement à la vieille rengaine, l'Europe ne fut jamais celle des peuples et ne tenta jamais de l'être. Elle répond à un besoin précis du patronat européen et mondial, réformer le cadre des structures de décisions politiques pour être mieux à même d'imposer la régression généralisée, la contre-révolution permanente.



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Les médias au service de l’Idéologie européenne

samedi 1er mars 2008, par Collectif

Le rôle assigné aux médias et aux politiques-animateurs régulièrement invités consiste moins à donner de l’information qu’à lancer des slogans. Il s’agit de résumer l’Idéologie Européenne par quelques formules publicitaires dans un continuel bêtisier de douce rhétorique creuse : des vérités d’évidence, de la lecture immédiate, une explication exagérément visible d’une Nécessité absolue.

Les paragraphes suivants ne s’inscrivent pas dans la traditionnelle « critique des médias », omniprésente dans la publication de la gauche alternative. Celles-ci n’ont d’intérêt politique que si elles sont réinscrites dans une analyse politique globale. En cela, le média ne peut être compris que comme un des multiples supports idéologiques de masses. L’idéologie portée sur le lieu même de l’exploitation capitaliste, le lieu de travail, étant à coup sûr le plus important. Le deuxième de ces supports se trouve au niveau de la formation intellectuelle du futur citoyen : l’école, l’université, la formation professionnelle... Enfin, le dernier niveau regroupe tous les moyens idéologiques de masse à la disposition du capital : télévision, radio, presse écrite, internet, littérature, cinéma ... À l’intérieur de cette dernière catégorie, les medias dits « traditionnels » (journaux + radio + télévision) ne constituent qu’une part, certes importante, mais à relativiser...

Dès 1965, on nous disait déjà : « En dehors de l’Europe, il n’y a pas de solution. Il n’y en a pas pour notre industrie, pour notre commerce, qui ont déjà greffé leur économie avec celle des pays voisins. Il n’y en a pas pour notre agriculture qui ne trouvera pas de débouchés à moins de les trouver dans les pays pauvres, qui ne pourront pas payer. » [1] (Jean Lecanuet) Quarante ans plus tard, on nous serine toujours que : « dans le monde tel qu’il est aujourd’hui, face à la mondialisation, la souveraineté nationale ne pèse rien. » [2] (Daniel Cohn-Bendit)

La puissance, la croissance, la paix, toutes les valeurs impersonnelles, formelles de la morale des boy-scouts sont jetés ensemble dans la marmite. On en appelle même aux forces de la jeunesse : « Allez les Oui, battez-vous... Allons-y avec ferveur [...] Les partisans du oui s’identifient à l’histoire de 40 ans de construction européenne... Ils sont la modernité en marche, les forces les plus vivantes de ce pays et en particulier les jeunes. » [3] (Jack Lang)

On assiste à un véritable évidement du contenu de l’Europe au profit de sa forme idéale. Le combat social est transformé en un combat mythologique du Bien et du Mal, conflit qui se résout dans la grande stabilité d’un ordre apaisant, sécurisé. L’ordre face au chaos. Il s’agit toujours de mettre l’opinion au pied du mur :

« La question est simple : est-ce que nous voulons continuer avec nos voisins allemands, espagnols, italiens, à construire l’Europe ou est-ce que nous ne voulons pas ? » [4] (Dominique Strauss-Kahn) ; « Aucun de ces buts de grandeur ne peuvent être atteints si nous nous replions sur nous-mêmes. Comment pourrions-nous le faire d’ailleurs, alors que depuis douze ans, nous avons cessé de vivre en circuit fermé. » (Pompidou au moment du référendum sur l’élargissement en 1972) [5]

La mystification fondamentale consiste à faire passer les intérêts de la bourgeoisie pour ceux d’une nature universelle, mue par le bon sens, où les slogans remplacent les arguments :

« La stratégie elle est simple, il faut dire la vérité […] C’est une raison de bon sens. » [6] (Alain Juppé) ou encore « Les belles paroles sur le libéralisme et le socialisme en Europe, les Français en sont un peu las. » [7] (Alain Juppé)

Il s’agit par le bon sens d’imposer une confusion entre l’ordre politique et l’ordre naturel. Confusion qui rappelle furieusement les idéologies d’Ancien Régime. C’est ainsi que l’on abuse des métaphores spatiales et pseudo-scientifiques :

« Il faut cesser d’appeler la France à voir petit et l’appeler à voir le monde autour de nous, immense et en mouvement. » [8] (Giscard) Ou encore « L’Europe est la masse critique capable d’influencer la régulation sociale. » [9] (Daniel Cohn-Bendit) ; « Si la France veut exister, si elle veut que ses grands principes triomphent dans le monde, c’est à travers l’Europe qu’elle peut le faire. C’est l’Europe qui est le degré pertinent face à la mondialisation. » [10] (Edith Cresson)

C’est ainsi qu’installés dans une vision panoramique, dans l’empyrée de la science pure, les « professionnels » décrètent toute critique de l’Europe ineffable, impossible. Se placer du point de vue de l’adversaire, même pour le réfuter, semble être intolérable à la bourgeoisie des médias. L’autre est un impensé, antipathique au petit canton de supériorité de l’expert.

La seule chose que l’on peut faire, c’est de la pédagogie :

« Allemand et résidant français depuis 1977, le journaliste et grand patron de presse Axel Ganz s’étonne que les Français soient à ce point tentés par le non. Président du groupe Prisma Presse […] il s’interroge, du coup, sur l’opportunité d’apporter de toute urgence à l’Europe ce qu’il appelle une "contribution éditoriale pédagogique". Ganz a déjà demandé par lettre circulaire à tous ses éditeurs de consulter, d’ici à vendredi, tous les rédacteurs en chef de ses titres sur l’opportunité d’une telle initiative. Chacun aurait la liberté d’adapter cette "contribution" aux exigences de son lectorat. » [11] ; Pierre Bérégovoy l’avait dit lors de Maastricht : « Si l’on est bien informé, on doit choisir de voter oui. » [12]

Si l’adversaire résiste, c’est qu’il est un malade mental :

« La force du oui se fonde sur l’Histoire et se nourrit de la réflexion ; celle du non est multiforme, décuplée par des frustrations, des peurs, des colères des rejets. » [13] (Editorial de Ouest France, premier quotidien français)

Ou bien un imbécile :

« Le Français souffre d’un complexe d’Astérix, a dit, ces jours derniers, un observateur de la campagne du référendum en France. Replié sur son village gaulois, le Français se croit bien à l’abri des ennuis extérieurs. D’ailleurs, plus malin que les autres, il s’imagine qu’il saura les déjouer et, sinon, qu’il pourra pulvériser celui qui les cause... L’histoire, hélas, nous a bien souvent prouvé le contraire. [...] Décidément, Astérix, malgré sa force, est un gros naïf plein d’illusions. » [14] (Editorial de Ouest France, premier quotidien français).

Ou encore un monstre, un nazi aviné :

« Il y a une France qui aujourd’hui est arrivée au bord de l’explosion, une France sclérotique, une France prétentieuse, une France tournée vers elle-même, une France qui se croit irremplaçable et qui se trompe. Cette France, excusez-moi de ce petit supplément de propagande, c’est bien sûr la France du non. » [15] (Alexandre Adler) Dans le même ordre d’idées, Jean-François Kahn stigmatisait à l’époque de Maastricht, ceux qui préféraient « un non barbelé à un oui d’ouverture » et « la logique de l’épuration ethnique à celle de l’intégration européenne » [16] ; « Ivre, il dit non à la constitution. Vous voulez tout savoir ? Voici : L’homme a choisi son camp. Ce sera celui du non. Une décision prise en complet état d’ivresse. La police a interpellé ce Colmarien d’une cinquantaine d’années, hier vers 3 h, en flagrant délit. L’individu venait d’écrire à la peinture « Non à la constitution » sur des containers de la rue de Peyerimhoff, à Colmar. Sur la chaussée, il avait tracé une Croix de Lorraine et le sigle du FN. Entendu au commissariat, l’homme sera poursuivi ultérieurement devant le tribunal pour dégradations. » [17]

Ou bien, lorsque les médias préfèrent jouer en défense, nous avons droit l’Europe cornélienne peinte toujours telle qu’elle devrait être et non telle qu’elle est. Dans une sorte d’illusion euphorique, la Commission Européenne a même sponsorisé un téléfilm affligeant de bienpensance [18]. Sans contexte formel, réduit à une épure, cette vision de l’Europe est agressive en ce qu’elle interdit que la pensée prenne trop de champ. Elle cherche à imposer un argument massue aux dépens de la confrontation critique.

Il s’agit par le vieux procédé du pavlovisme d’associer arbitrairement une idée à une autre : par exemple l’Europe, c’est la paix. « L’Europe, c’est la fin des conflits entre la France et l’Allemagne. » [19] (Simone Veil) ; Ou encore la non-Europe, c’est la mort : « Il y a eu 12 millions 509 000 morts, civils ou militaires, des guerres fratricides européennes. Je crois que si on pense à ces morts, et que vous imaginez tous ces morts avec leur trou rouge au côté droit, vous n’hésiterez pas à vous prononcer en faveur de l’organisation pacifique et politique de l’Europe. » [20] (Giscard).

On assiste donc une orgie continuelle de bons sentiments. Les mots criminels d’un côté (souverainisme, nation), de l’autre les mots justiciers (paix, échange, commerce). La société française est enjointe à consommer avidement l’affiche des grandes valeurs, qui substitue les signes de la puissance à la réalité de sa soumission à la bourgeoisie financière et aux Etats-Unis. On n’a que le mot paix à la bouche mais on mène contre l’Irak deux guerres et un embargo.

Parfois, le pavlovisme confine à la tautologie : un chou est un chou, l’Europe c’est l’Europe. L’Europe puissance est puissante, la paix est pacifique, l’union fait la force etc. Par exemple, « La France ne peut garder et accroître son rôle dans le monde qu’en s’unissant aux autres nations européennes, y compris l’Angleterre. Alors les moyens additionnés permettent de parler d’égal à égal à n’importe qui. » [21] (Pompidou) C’est l’argument de celui qui n’a rien à dire.

Enfin, en dernier recours, on peut jouer sur les peurs ancestrales, un peu comme faisait le clergé avec le bon peuple :

« Imaginons que le non l’emporte, alors se produirait en Europe une crise majeure » [22] (Alain Juppé) ; « Si le non l’emportait, nous libérerions en Allemagne des forces qui ne demandent qu’à reprendre leur autonomie, et ce serait grave pour l’avenir de la paix. » [23] (Alain Juppé) ; Au moment de Maastricht, le directeur du Monde, Jacques Lesourne avait déclaré qu’ « un non au référendum serait pour la France et l’Europe la plus grande catastrophe depuis les désastres engendrés par l’arrivée de Hitler au pouvoir » [24] ; Avant Maastricht, Dominique Strauss-Kahn prévoyait « Si c’est non, il y aura une bourrasque monétaire. Si c’est oui, il y aura une baisse des taux d’intérêt. » [25] Or la hausse des taux d’intérêt après Maastricht ne l’a pas empêché de continuer dans le même catastrophisme, comme on l’a vu, en 2005 ;

Ou bien dans le genre Cassandre :

« Si on ne trouve pas le moyen de se réconcilier, de faire un accord, nos enfants vont vivre dans cette haine, et vont vivre dans quelque chose d’aussi épouvantable que ce que nous avons vécu. » [26] (Simone Veil) ; « Il n’y a qu’un seul continent, mis à part l’Afrique, qui peut être une zone de chaos, c’est l’Europe. » [27] (Alain Minc).

Après le 29 mai 2005, les Cassandre ont continué de plus belle : « Un désastre général et une épidémie de populisme qui emportent tout sur leur passage, la construction européenne, l’élargissement, les élites, la régulation du libéralisme, le réformisme, l’internationalisme, même la générosité. » [28] (Serge July) ; « Nous avons voté contre la déclaration des droits de l’homme dimanche dernier. » [29] (René Rémond) ; « Une telle attitude non seulement va isoler la France mais même va nous laisser incompris des autres Européens. » [30] (Lionel Jospin)

Notes

[1] ORTF, 1er décembre 1965.

[2] FR3, 25 mai 2004.

[3] FR3, 23 août 1992.

[4] FR3, 13 mai 2005.

[5] ORTF, 11 avril 1972.

[6] A2, 26 août 1992.

[7] A2, 26 août 1992.

[8] TF1, 30 juin 1977.

[9] FR3, 25 mai 2004.

[10] A2, 18 janvier 1996.

[11] Le Parisien, 20 avril 2005.

[12] Cité in S. Halimi, Les nouveaux chiens de garde, Liber-Raison d’agir, Paris 1997.

[13] Ouest France, 22 mars 2005.

[14] Ouest France, 16 avril 2005.

[15] France Culture, 13 mai 2005.

[16] Cité in S. Halimi, Les nouveaux chiens de garde, Liber-Raison d’agir, Paris 1997.

[17] Dernières Nouvelles d’Alsace, 6 mai 2005.

[18] « Nous nous sommes tant haïs », diffusé sur FR3 en mars 2007.

[19] FR3, 2 avril 1979.

[20] ORTF, 18 avril 1972.

[21] ORTF, 11 avril 1972.

[22] A2, 26 août 1992.

[23] A2, 26 août 1992.

[24] Cité in S. Halimi, Les nouveaux chiens de garde, Liber-Raison d’agir, Paris 1997.

[25] idem.

[26] INA, 26 juin 1988.

[27] FR3, 11 janvier 1995.

[28] Libération, 30 mai 2005.

[29] France Culture, 2 juin 2005.

[30] FR3, 24 mai 2005.

Citer

Pour citer cet article, merci d'utiliser ces indications:
Collectif, Les médias au service de l’Idéologie européenne, L’idéologie européenne (http://www.ideologie-europeenne.fr)
http://www.ideologie-europeenne.fr/Les-medias-au-service-de-l.html

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