Cela se vérifie bien sûr si l’on examine le statut social de la majorité des membres du Parlement, de la Commission, de la BCE ou des différents conseils. Mais on constatera bien au-delà que les institutions de Bruxelles baignent littéralement dans les milieux d’argent. Ainsi, on ne dénombre pas moins de 15 000 spécialistes du lobbying travaillant directement à leur contact, parmi lesquels on retrouvera des membres de lobbies industriels, de syndicats patronaux, d’ONG, d’entreprises d’expertise, de relations publiques ou de communication. Les bureaux d’études sont par exemple des acteurs importants de ce système. Non-institutionnels, regroupant pêle-mêle des industriels, des députés européens, d’anciens membres de la Commission, des avocats, des spécialistes du droit ou des journalistes [1], ils produisent des rapports dont l’influence n’est pas négligeable. Certains sont même réalisés à la demande de la Commission et financés par cette dernière. Chose incroyable, les lobbies sont reconnus officiellement par les institutions de Bruxelles, ce qui en France provoquerait un tollé.
Parmi les acteurs forts, gravitant autour de Bruxelles, deux au moins gagnent à être connus, l’UNICE et l’ERT. Le premier est, en quelque sorte, le « MEDEF européen ». Reconnu officiellement depuis 1958, ce qui lui donne un accès quasi illimité aux structures de décisions, il a le statut de « partenaire social européen », ce qui lui permet de signer des accords-cadres avec la Confédération Européenne des Syndicats qui seront par la suite transcrits automatiquement en directives [2]. L’UNICE dépasse en outre les frontières de l’Union, représentant 38 fédérations patronales de 32 pays européens. Disposant de moyens colossaux, elle peut mobiliser plusieurs centaines d’experts dans les plus brefs délais afin d’accomplir une mission. L’ERT (European roundtable, en français, Table Ronde des Industriels Européens) est, quant à elle, une structure regroupant quelques dizaines de patrons des multinationales les plus puissantes de l’Union.
Dans la pratique, les lobbies patronaux agissent en amont afin que les propositions émanant de la Commission, puis « soumises à débats » (au parlement ou entre les « partenaires sociaux »), se placent d ‘emblée sur le terrain patronal. La discussion qui suit est donc biaisée. Par la suite, ils pèsent de tout leur poids sur le cours des débats, soit comme partenaire social (dans le cas de l’UNICE), soit en faisant pression sur les parlementaires ou leurs partis (relations permanentes, influence sur la presse, clientélisme, etc.). On retrouve leurs publications avant chaque sommet européen et de façon intensive pendant les travaux de révision des traités, comme lors de la Convention présidée par Valéry Giscard d’Estaing. Il serait trompeur de penser que les contenus de ces rapports ne constituent qu’une sorte de cahier de doléances des industriels. Bien au contraire, ils représentent souvent la base de travail des technocrates. Ainsi, le CEO notait en 1985 la ressemblance frappante entre le rapport « Europe 1990 » du président de l’ERT Wisse Dekker, le discours de Jacques Delors devant le parlement et le Livre Blanc du commissaire à l’industrie Lord Cockfield. Ces trois documents formèrent la base de l’Acte Unique de 1986, cadre juridique au traité de Maastricht.
Nous nous arrêterons sur cette petite phrase de Pascal Lamy, annonçant, le 29 octobre 1999, devant les principaux patrons des entreprises européennes et américaines : « Nous ferons ce que nous avons à faire d’autant plus facilement que, de votre côté, vous nous indiquerez vos priorités ». Cela se passe de commentaires...
Quelques enseignements
Pour les tenants de l’idéologie européenne, la démocratie n’est plus l’exercice d’un pouvoir s’appuyant (au moins prétendument) sur une majorité de citoyens, mais l’arbitrage entre les différents groupes de pression, devenus les seuls acteurs reconnus de ladite « société civile ». Ainsi, un lobby ne représentant qu’une poignée de patrons de multinationales et une confédération syndicale regroupant plusieurs millions de travailleurs se trouvent regroupés sous le même vocable de « groupes d’intérêts ». Dans cette course à l’influence politique, inutile de préciser quels sont les acteurs dont les moyens sont les plus lourds. Pour reprendre les termes de Raoul Marc Jennar : « au nom de la gouvernance, les pouvoirs européens décident désormais de l’intérêt général en arbitrant de manière discriminatoire les influences des groupes de pressions représentatifs d’intérêts contradictoires. Un ‘arbitrage’ qui revient, en fait, à relayer les recommandations des plus puissants ». Cette phrase ne cache cependant pas un certain idéalisme, car force est de constater que le fait de défendre les intérêts des groupes capitalistes est une composante de tout État capitaliste. À partir du moment, bien sûr, où il est entendu que l’État n’est pas un arbitre « au-dessus des classes », mais l’instrument de la classe dominante, servant de support à sa domination. Par contre, la différence est qu’ici, les dirigeants n’ont même plus besoin « de faire semblant » ; qu’il existe une véritable volonté idéologique d’imposer cette conception à la société.