NATURE ET FONCTIONNEMENT D'UNE MACHINE À BROYER LES PEUPLES
Contrairement à la vieille rengaine, l'Europe ne fut jamais celle des peuples et ne tenta jamais de l'être. Elle répond à un besoin précis du patronat européen et mondial, réformer le cadre des structures de décisions politiques pour être mieux à même d'imposer la régression généralisée, la contre-révolution permanente.



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Les différents visages de l’idéologie « Europe-Puissance »

samedi 1er mars 2008, par Collectif

L’illusion sur ce qu’est réellement l’UE à l’intérieur, une construction supranationale antidémocratique dirigée contre la résistance des travailleurs, permet aisément de développer une autre illusion concernant ses interventions et son influence sur le reste du monde.

Les séductions du discours alter-mondialiste

En 2005, Antonio Negri, un des « Pères fondateurs » de l’alter mondialisme, appelait à voter « oui » au référendum sur le TCE afin de faire la peau à l’État-nation qui représentait selon lui « la forme d’organisation des élites capitalistes ». Sans remonter à l’imbrication des capitaux anglais et français dans le creusement du canal de Suez, nous devons constater que la conception de M. Negri est historiquement aussi simplificatrice que parfaitement fausse dans la situation actuelle.

Au risque d’enfoncer une porte ouverte, il est bon de signaler que le contrôle de l’utilisation et de la circulation du capital revient aujourd’hui à des groupes internationaux dont l’implantation est rarement circonscrite à un État. Mais laissons parler Jacques-Henri David, collaborateur du groupe financier et bancaire Deutsche Bank, moins expert que M. Negri sur la nature de l’État-nation, mais bon connaisseur des élites capitalistes auxquelles il appartient : « En fait, les marchés sont maintenant intégrés au niveau mondial et les acteurs de l’Europe financière sont aujourd’hui les grands établissements anglo-saxons, parce qu’aujourd’hui Deutsche Bank, tout comme CSFB ou UBS Warburg, sont aussi des banques anglo-saxonnes. Enfin, il ne faut pas perdre de vue qu’en Europe, les choses sérieuses se passent maintenant à Londres […] pas à Francfort, ni à Paris. C’est à Londres que la moitié des transactions financières européennes sont initiées. » [1]

Pourtant, Antonio Negri n’est pas le seul politique ou théoricien, à gauche, à vouloir en finir avec l’État-nation et à être prêt à reconnaître une dimension internationaliste à la construction européenne. Cette tentation concerne aussi bien des partisans du « non de gauche » dont la plus grande peur était d’être assimilés à des défenseurs inconditionnels du cadre national. Par compensation, toute une partie de la « gauche intellectuelle », des altermondialistes aux sociaux-libéraux en passant par l’écologie politique et l’humanisme, en est venue à plébisciter ce changement d’échelle : pour eux, l’Europe est l’instrument potentiel de la coopération réelle entre les peuples du monde entier et non pas celui d’une domination impérialiste comme l’ont montré les États-nations occidentaux dans l’histoire.

Jacques Le Dauphin, secrétaire de l’Institut de documentation et de recherche sur la paix, pose ainsi cette hypothèse : « Si l’Europe tend à s’affirmer dans un rôle de médiation ouverte sur le monde, la diversité au sein de l’Union, qui est présentée comme un handicap à la promotion d’une identité européenne, peut, au contraire, représenter un atout des plus précieux. En effet, plusieurs pays forment des transitions naturelles avec l’Afrique, le Proche-Orient, l’Asie… Cette diversité est susceptible d’aider l’Europe à réaliser une ambition de devenir trait d’union avec d’autres continents, à être un socle sur lequel pourraient notamment s’adosser l’Est et le Sud » [2] . Il s’agit donc de construire une hypothétique « autre Europe » afin d’atteindre un « autre monde » encore plus incertain.

Ce changement d’échelle, promue par des militants déclarés de l’internationalisme, constitue pour le moins un pari risqué. S’il s’agit pour l’UE de s’appuyer sur les réussites de son expérience communautaire, demandons-nous d’abord si elles vont bien dans le sens d’une coopération véritable entre des peuples. Sans répondre à cette question – il nous semble d’ailleurs que les trois chapitres précédents ont déjà donné suffisamment d’éléments en faveur d’une réponse négative – , faire de l’UE un nouveau marchepied de la solidarité internationale repose sur des bases fragiles pour ne pas dire douteuses.

L’Europe, une « puissance douce » ?

Les partisans des différentes versions de l’Europe « puissance tranquille » (ou « puissance douce », « soft Power », « leise Supermacht ») ne disent pas vraiment autre chose : les interventions de l’UE à l’étranger, même quand elles défendent ses intérêts les plus étroits, diffèreraient profondément de l’intervention d’une autre puissance (l’Empire américain, l’État-nation colonial français,…) car elles seraient profondément marquées par la tradition de la méthode communautaire, faite de compromis, d’écoute et de compréhension mutuelle.

Cette confusion entre internationalisme progressiste et méthode communautaire peut, il est vrai, se nourrir de ressemblances formelles. Paul-Henri Spaak [3], peu connu pour ses opinions internationalistes ou communistes dans les années 1950, écrivait que « la solidarité internationale exige d’abord la volonté de comprendre tous les peuples avec lesquels on discute, leurs intérêts, leur façon d’être et de penser, les questions qu’ils ont à résoudre. Cette solidarité n’exige pas seulement cette vertu de compréhension mais aussi, je dois dire et le souligner, une certaine vertu de sacrifice. Être solidaire internationalement, c’est commencer par accorder quelque chose aux autres » [4].

Cette proclamation demeure loin de la réalité de la méthode communautaire qui reste surtout compréhensive pour les « façons d’être et de penser » de la classe capitaliste et transfère les charges de sa « vertu de sacrifice » sur les peuples. Cependant, elle assez caractéristique de l’image que projette l’UE dans ses interventions hors de ses frontières.

L’Europe-puissance, rivale des Etats-Unis

Promouvoir la construction d’une nouvelle puissance internationale capable de rivaliser avec les États-Unis sans pour autant tomber dans les mêmes travers que cette dernière est une tâche pour le moins difficile. Penser la puissance, même douce et tranquille, sans domination et sans relations asymétriques est un défi absurde que nous renonçons à relever.

« La France ne peut rien sans l’Europe » [5] Voici une opinion qui n’est pas moins répandue que le pacifisme intrinsèque de l’Europe et qui n’est pas moins fausse. Rivaliser pleinement avec les États-Unis et construire sans réticence une « Europe-puissance » est, par contre, le programme que nous proposent nombre de politiques, les Français n’étant pas les derniers dans ce genre d’exercice. Jacques Chirac souhaite ainsi voir l’UE devenir la « première puissance économique et monétaire du monde » avec l’adoption de l’euro. Rien de changé depuis la « lettre aux Français », du 7 avril 1988, de François Mitterrand qui affirmait : « Aujourd’hui la Communauté existe. Elle compte 320 millions d’habitants. Première puissance commerciale du monde, elle pourrait, si elle le voulait, devenir la première puissance scientifique et technologique, la première puissance agricole, et disputer au Japon et aux Etats-Unis le titre de première puissance industrielle. ». Il n’y a là rien de bien doux ou tranquille, et l’auteur de poursuivre : « Considérons l’économie mondiale : on n’y voit qu’un champ de bataille où les entreprises se livrent une guerre sans merci ».

Il s’agit dès lors de retrouver une puissance perdue en changeant d’échelle. C’est ce qu’exprime très clairement Laurent Fabius, alors porte-parole du PS, en juin 2004 : « les grands États européens ont pratiquement disparu de la scène politique internationale, où les États-Unis règnent aujourd’hui sans partage, demain sans doute avec la Chine. Ils peuvent retrouver collectivement, à travers l’Union, le rôle politique de premier plan qu’ils ont perdu à titre individuel » [6]. Mais, contrairement aux conceptions des promoteurs de la « puissance tranquille », « l’Europe-puissance » dans sa version militaro-économique complète ne change pas de nature en changeant d’échelle.

La nécessité de la construction d’une « Europe-puissance » opposée aux Etats-Unis et à la Chine est donc, au même titre que celui de la « puissance tranquille », un argument qui peut aussi bien servir les partisans de la construction européenne actuelle que les partisans d’une « autre Europe ». Tout dépend des pronostics que l’on fait et des illusions que l’on entretient sur la nature de l’évolution de l’UE.

Les discours pour « renforcer l’Europe » et sa puissance qu’on a pu entendre lors de la dernière campagne référendaire, correspondent étroitement à la définition du nationalisme. Dans le contexte d’affaiblissement relatif de leur puissance dans la mondialisation, la majorité des capitalistes français et des autres pays européens ont fait le choix de s’unir pour prolonger ensemble leur domination, non sans contradictions entre eux, en constituant une nouvelle puissance impérialiste, tantôt alliée, tantôt rivale des Etats-Unis, bientôt de la Chine.

Face à tous ces produits idéologiques dérivés de « l’Europe Puissance » existe une conception opposée de la place de l’UE dans le monde. C’est celle de l’UE comme simple relais régional des Etats-Unis, sans prétention militaire autonome et à vocation uniquement économique. Cette conception, qui a fort mauvaise presse en France, est pourtant largement partagée par les membres des gouvernements des pays d’Europe centrale et orientale : ceux-là mêmes qui ont choisi en 2004 d’adhérer à l’OTAN avant d’adhérer à l’UE. Néanmoins, la construction parallèle de ces deux institutions (OTAN et UE) nous indique que l’« Europe puissance » et l’« Europe des Américains » ne se sont opposées qu’en apparence.

Lire aussi "De la sainteté du libre-échange"

Notes

[1] Le cercle des économistes – L’Europe une nouvelle économie monde ?, Paris, 2004, pp. 223-225

[2] « A propos du concept d’Europe-puissance », dans Espace Marx, Quelle Europe pour quel Monde ?, Paris 2003, p. 267

[3] Homme politique socialiste belge (1899-1972) reconnu officiellement comme un des « pères de l’Europe ». Président de l’assemblée parlementaire de la CECA entre 1952 et 1954, il est aussi secrétaire général de l’OTAN de 1957 à 1961. Il est connu pour son engagement pro-européen (pour le Traité de Rome, la CECA et la CED) et sa défense acharnée du « monde libre ».

[4] Cité dans : Paul-F. Smets, La Pensée européenne et atlantique de Paul-Henri Spaak. 1942-1972, J. Goermaere, 1980, p. 88

[5] N. Sarkozy, Mercredi 21 février 2007, Strasbourg

[6] L’Humanité, 4 juin 2004

Citer

Pour citer cet article, merci d'utiliser ces indications:
Collectif, Les différents visages de l’idéologie « Europe-Puissance », L’idéologie européenne (http://www.ideologie-europeenne.fr)
http://www.ideologie-europeenne.fr/Les-differents-visages-de-l.html

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