En tant que matérialistes, nous ne pouvons nier que la nation est une réalité historique matérielle dont la forme a pu varier au cours du temps et de l’espace. Qu’on la définisse comme une communauté linguistique, de territoire, économique ou culturelle, il ne faut pas perdre de vue que la nation appartient exclusivement à une période récente de l’Histoire. Elle ne devient une entité sociale effective que dans la mesure où elle est liée à un certain type d’État territorial moderne, l’ « État-nation » [1]. Sa formation se situe donc au croisement de la politique, du développement technologique (média de masse, transport) et de la transformation des sociétés et des économies.
C’est cette transformation qui lie ses membres par une formation psychique et psychologique, propre et particulière et non pas l’existence éternelle de la catégorie nationale comme voudraient le faire croire les mythes nationalistes.
II convient donc de prendre en compte les traditions, la structure de la société, les modes d’unité de classe d’une nation à un moment donné afin de progresser dans la bataille sociale. C’est en cela que chaque voie propre vers le progrès est d’abord nationale, qu’il n’existe pas de modèle préétabli et que l’ingérence nous est particulièrement odieuse. La revendication d’une histoire commune par les membres d’une même nation, tant qu’elle ne constitue pas un frein à l’internationalisme et n’est pas synonyme de haine envers les autres peuples, n’est en aucun cas à rejeter. Bien au contraire, elle est bien souvent la trace vivante de la résistance aux méfaits exercés par le capitalisme contre le peuple. Elle constitue donc une base solide sur laquelle construire l’unité d’action. Aussi, la volonté de rayer des esprits les savoirs utiles à la lutte n’est pas étrangère au danger réel que courent aujourd’hui la philosophie, le français et l’histoire-géographie dans l’enseignement public.
Un peu d’histoire
Si l’on se limite à la position adoptée par nombre de partisans d’une union des nations européennes sans contenu politique, un problème se pose rapidement. L’Empire de Charles Quint et, plus proche de nous, l’Autriche-Hongrie, sont volontiers cités comme des précurseurs de cette « union pacifique des nations ». Cependant, le caractère paisible de ces constructions politiques est pour le moins douteux : l’Empire de Charles Quint est entraîné dans des guerres incessantes en France, en Italie et dans le Saint-Empire ravagé par les conflits religieux alors que, derrière la figure séduisante de Sissi, l’empereur François-Joseph réprime avec cruauté les mouvements révolutionnaires de 1848, allant jusqu’à appeler à l’aide les troupes du tsar pour liquider la révolution hongroise victorieuse des armées impériales jusqu’en 1849.
Par ailleurs, affirmer que toute union entre les États est par essence un progrès en faveur de la paix et de l’amitié entre les peuples, amène à des conclusions encore moins présentables. Ne conviendrait-il pas d’appeler internationaliste François II et Frédéric-Guillaume II, respectivement archiduc d’Autriche, roi de Bohème et de Hongrie et futur empereur germanique pour le premier et roi de Prusse pour le second, qui unirent leurs forces contre la Révolution Française ? Pillnitz et Coblence ne deviennent-elles pas le symbole de l’amitié entre les peuples ? Ne faudrait-il pas aussi considérer que c’est dans un grand élan de solidarité internationale que Mussolini, Hitler et Hiro-Hito entendirent imposer la domination fasciste sur l’Europe et l’Asie ? A contrario, que penser de ceux qui, à Verdun [2] et à Valmy, défendirent la nation française, alors patrie du progrès et de l’égalité entre les peuples, contre la coalition de toutes les monarchies d’Europe ? Convient-il de les appeler nationalistes ? Militaristes ? Xénophobes ?
Pour la France, dès les premières heures de la Révolution, l’idée même de nation n’est en aucun cas liée à la race ou à l’ethnie. Les réquisitoires des Jacobins contre l’esclavage et la constitution de l’an I [3] en attestent suffisamment. Au contraire, elle constitue tout à la fois un projet politique de lien fraternel entre les citoyens auparavant divisés par le provincialisme féodal et un projet global d’émancipation sociale et de sape totale de l’ancien ordre établi. On voit bien que, pour Saint-Just, Couthon ou Robespierre, la volonté populaire de cohésion nationale, renforcée par une hostilité guerrière de toutes les monarchies européennes, n’a été un frein ni à une réelle solidarité entre les peuples, ni à une élévation substantielle des revendications sociales. Bien au contraire, nombreuses sont les grandes actions impulsées par le Comité de Salut Public ou ceux qui sont à l’initiative de sa politique : loi sur les hôpitaux, contre l’indigence, création de l’armée populaire, réquisition des biens du clergé, loi du maximum, etc. Dans le même temps, l’esclavage est aboli et beaucoup de partisans d’origine étrangère deviennent citoyens à part entière.
Après la victoire de la contre-révolution thermidorienne, nous pouvons parler de la dégradation du patriotisme populaire des sans-culottes (ayant une base réelle chez les artisans et boutiquiers des grandes villes) en un nationalisme d’État. Avec le retour de certains qui, quelques mois plus tôt, n’avaient pas hésité à trahir la nation en préférant l’absolutisme étranger à la Révolution, reparaît la discrimination du suffrage censitaire. L’armée populaire de défense de la nation fut transformée en armée impériale de conquête et d’asservissement. Alors que les Révolutionnaires de 1789 et du 10 août 1792 entendent, par leur exemple, libérer l’humanité du despotisme, le nouveau pouvoir cherche, grâce à l’occupation militaire, à s’ouvrir de nouveaux débouchés commerciaux et à rançonner la population au prix d’alliances tactiques avec l’aristocratie locale comme à Naples.
Avec Bonaparte, le régime bourgeois fait enfin tomber le masque, ramassé sur le cadavre de la Révolution, avec lequel il s’était affublé, et montre son vrai visage, celui de la terreur militaire. Pouvant sans complexe se débarrasser des dernières scories révolutionnaires qui la privaient de gains substantiels pour la pérennisation de son expansion, le Consulat liquide définitivement le projet politique universel qui sous-tendait jusqu’alors l’idéal de cohésion nationale – le rétablissement de l’esclavage le 20 mai 1802 marquant le point ultime de ce renversement.
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