Le 7 mai 1964, à Aix-la-Chapelle, le président de la République Italienne, Segni, déclarait ce que tout le monde pensait tout bas : « L’Europe, l’OTAN, la Communauté atlantique doivent être considérées comme un tout... ». Cette conception n’a jamais été remise en question. Elle s’est bien au contraire accentuée au fil du temps. L’OTAN a alors entraîné avec lui (à son corps consentant) l’UE dans la mise en place d’une stratégie impérialiste globale. En 1956, le « rapport des trois sages », sorte de « charte morale » de l’organisation, affirmait dans son chapitre premier : « l’OTAN ne doit pas oublier que l’influence et les intérêts de ses membres ne se limitent pas à la zone d’application du traité et que les évènements extérieurs à cette zone peuvent gravement affecter les intérêts collectifs de la communauté Atlantique ». Il préconisait ainsi aux Alliés « d’harmoniser leurs politiques dans les autres parties du monde ».
C’est dans ce rapport de force et seulement grâce à celui-ci que fut rejetée par l’assemblée nationale française la Communauté Européenne de Défense (CED) en août 1953 [1]. Il est assez curieux d’entendre aujourd’hui certains regretter ce rejet. On entendit même quelques chefs socialistes expliquer que c’est à cause de celui-ci que l’UE s’est construit sur des bases strictement économiques et que l’Europe politique n’est toujours pas achevée. Le manuel d’histoire Franco-allemand [2] nous apprend même, sans rire, page 118, que « la CED visait à construire une défense européenne autonome et son échec oblige à une solution atlantiste ». Cependant, tous oublient que le traité de Paris qui instituait l’armée européenne (27 mai 1952) équivalait ni plus ni moins à un réarmement de l’Allemagne de l’ouest. Mais surtout, c’est oublier que le traité mettait les nouvelles divisions militaires européennes à la disposition du chef des forces atlantiques, sous commandement direct d’un général américain [3]. L’article 9 de la CED impliquait, de plus, « que la formation des forces européennes de défense » exclut « pour chaque État membre la mise sur pied et l’entretien de toute force nationale ». Là encore, les déclarations grandiloquentes sur l’ « indépendance européenne » ne font pas le poids par rapport aux faits. La CED était un premier subterfuge, un peu trop voyant, pour faire entrer la France dans les préparatifs d’une guerre potentielle. Déjà à ce moment, tout devait se faire dans le dos des peuples. On ne parlait pas encore de pédagogie mais l’idée était bien là. Le groupe communiste fut le seul à rejeter à l’unanimité la proposition ; la moitié des socialistes, et la majorité de la droite et du centre votèrent pour. Quelques mois plus tard, avec l’appui des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne, preuve que les habitudes ont été prises depuis longtemps, le gouvernement passa outre une opinion publique totalement défavorable et permit à la RFA d’intégrer l’OTAN [4], et par conséquent de se réarmer, l’impérialisme européen pouvait reprendre... Voir aussi « 1945-1957 : L’Europe des Américains »