Les affaires étrangères, tout à fait complémentaires du domaine militaire, portent de grandes interrogations. Si nombreux sont ceux qui, à l’instar de Daniel Cohn-Bendit, dans le quotidien allemand Frankfurter Rundschau [1], souhaitent de tout cœur que celles-ci passent le plus vite possible dans l’escarcelle de la supranationalité, nous devons constater qu’elle est encore un des derniers domaines où un nombre considérable de dirigeants reste prudent. Nous ne nous faisons pas d’illusion, cette posture n’est pas dénuée de calcul. D’abord parce que faire avaler la pilule aux populations risque de ne pas être une mince affaire, ensuite parce que les intérêts des capitaux nationaux, de par leur hétérogénéité relative, ne se recoupent pas forcément en tout point. Pour autant, le danger de voir à terme le Conseil décider à la majorité qualifiée d’entraîner l’Europe dans l’aventure de la néo-colonisation gagne bien des esprits dans les partis européens de l’alternance. Déjà, la Constitution européenne, reprise à la lettre par le « traité simplifié », mettait le pied à l’étrier. À l’article III-300, elle stipulait que « les décisions européennes visées au présent chapitre (politique étrangère et de sécurité commune) sont adoptées par le conseil statuant à l’unanimité ». Cependant, l’alinéa 2 du même article énonce une série de cas dérogatoires qui peuvent être votés à la majorité qualifiée (si toutefois ils n’ont pas d’ « implications militaires ou dans le domaine de la défense »). On y trouve notamment l’adoption « d’une décision européenne qui définit une action ou une position de l’Union ». La porte est donc ouverte à des actions diplomatiques d’une Union dominée par des gouvernements tous plus atlantistes les uns que les autres. Bien sûr, pour le cas des conflits ouverts, la règle de l’unanimité demeure. Mais qu’en est-il des sanctions économiques, des embargos ou de tous les moyens de rétorsion autres que militaires, dont les gouvernements occidentaux ont aujourd’hui le secret ? L’embargo irakien des années 90 [2] n’est-il pas en soi un acte de guerre ? Plus grave encore, l’article I-16 oblige les États membres à appuyer « activement et sans réserve la politique étrangère et de sécurité de l’Union dans un esprit de loyauté et de solidarité mutuelle et (à) respect(er) l’action de l’Union dans ce domaine ». Sur ce même sujet, l’article III-300 proscrit aux États en désaccord avec une décision d’engager « toute action susceptible d’entrer en conflit avec l’action de l’Union fondée sur cette décision ». En définitive, ceci revient à donner la possibilité à l’UE d’interdire à la France de prendre une position au conseil de sécurité de l’ONU qui serait en désaccord avec une de ses décisions [3].
En matière de politique extérieure, les États membres gardent en grande partie les commandes. La question est de savoir pour combien de temps encore ? Cependant, dans la mesure où nous avons vu que les technocrates bruxellois sont inamovibles de par le seul exercice institutionnel [4], voyons donc quelles sont les positions internationales prises par la diplomatie européenne. Imaginons aussi leur résultat si celle-ci avait désormais tout pouvoir en matière de politique étrangère et de défense.
Lire sur ce sujet : « L’émergence d’un ‘impérialisme communautaire’ : les guerres de Yougoslavie »
Les leçons véritables de l’impérialisme
Plus on étudie le sujet et plus on constate que la construction européenne n’a pas été un gage de prospérité pour les peuples européens. Il n’y a qu’à, pour s’en convaincre, constater son incapacité à traiter les conflits anglo-irlandais, chypriote, gréco-turc... Au contraire, elle tend plutôt à reprendre à son compte l’idée qu’elle serait une « combattante de la liberté », principe si cher aux locataires de la Maison Blanche.
En tant que progressistes, nous refusons l’avènement d’un monde multipolaire conçu comme un monde de guerre entre les grands empires. Nous ne voulons pas d’un bloc militarisé supranational, qu’il soit aligné sur l’OTAN ou non [5].
En 1950, alors que la France se relevait à peine des ravages de la guerre et que les tickets de rationnement étaient encore pour la masse des travailleurs le seul moyen de subsister quelques mois plus tôt, Georges Cogniot posait une question simple : « Quelle créance accorder aux belles paroles de ceux qui unissent si bien la propagande pour la citoyenneté du monde et le chantage à la bombe atomique ? »
Cinquante-sept années plus tard la même question reste posée : Quelle créance accorder aux belles paroles de ceux qui ne parlent que d’Europe de la paix et de la justice, et qui dans le même temps s’accordent sur l’augmentation des crédits militaires, s’intègrent toujours plus à l’OTAN et n’hésitent pas à se faire plus royaliste que le roi pour satisfaire les appétits des trusts ?
En 1903, Anatole France écrivait :
... Qu’une association d’hommes d’affaires, une foule des émigrés de tous les pays... jetés éperdument dans la lutte pour le dollar, se sentent tout à coup transportées du désir de lancer des torpilles aux flancs des cuirassés et de faire éclater des mines sur les colonnes ennemies, c’est une preuve que la lutte désordonnée pour la production et l’exploitation des richesses entretient l’usage et le goût de la force brutale, la violence industrielle engendre la violence militaire et que les rivalités marchandes allument entre les peuples des haines qui ne peuvent s’éteindre que dans le sang. La fureur coloniale n’est qu’une des mille formes de cette concurrence tant vantée par nos économistes... L’ère est ouverte des grandes guerres pour la souveraineté industrielle... [6]
En cela, le rôle des progressistes ne devrait-il pas être de se battre résolument pour une politique strictement de défense, nationale et indépendante ? Ne devrait-il pas être de s’opposer à la politique de démantèlement et de privatisation des industries de défense (GIAT, Société nationale des poudres et explosifs, arsenaux avec la Direction des constructions navales…) au profit des multinationales capitalistes, des marchands de canons, les fauteurs de guerre de l’Histoire ? La France doit s’investir de tout son poids dans la bataille pour le désarmement, l’éradication de l’arme atomique, la levée immédiate des actes de guerre que constituent les embargos. La France ne doit perdre aucune occasion de dénoncer l’ingérence et l’impérialisme là où il se cache (bases américaines en Europe et dans le monde, déstabilisation des états progressistes, soutien aux régimes corrompus...). La France doit s’investir dans des politiques de développement et de coopérations partout dans le monde. La paix ne passe pas par la militarisation mais par la justice sociale et le respect du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.
Pour enseignement, le 16 décembre 1791 aux Jacobins, Brissot faisait l’apologie de la guerre : il fallait détruire Coblence ! Robespierre lui répondit deux jours plus tard à la seule tribune qui lui était désormais ouverte. À tous ceux qui avaient dépeint la gloire des expéditions militaires, il en montre toute l’horreur : souffrances, gaspillage de fonds publics, militarisation de la société : "Tout cela pourquoi ? Pour exporter la Révolution française ? Nullement, personne n’aime les missionnaires armés. Pour la liberté ? Pas du tout. La guerre fait le lit du despotisme".
Plus de deux siècles ont passé et ont, pour le plus grand malheur des peuples, démontré mille fois la véracité de ces dires et les conséquences désastreuses de l’ingérence dans les affaires des nations.