Ce vote fut une démonstration magistrale, s’il en fallait encore, qu’une élection et que la politique en général, ne peuvent se résumer à un cumul arithmétique de voix devant « se reporter », se « soustraire », etc. Non ! Une élection est un moment dans la lutte des classes, et il a suffi d’une prise de conscient collective, pour briser les plans des principaux partis de l’alternance qui ne purent, malgré leur hégémonie politique totale, imposer leur vue.
Insidieusement, pour salir ce résultat, les eurocrates dénoncèrent son prétendu « caractère xénophobe ». En réaction, nombreux furent les « antilibéraux » qui tombèrent dans le panneau, arguant que ce serait « le peuple de gauche » (terme pourtant tout à fait mitterrandien) qui se serait rassemblé pour conduire à ce résultat. Nous nous inscrivons en faux, de façon catégorique, contre cette lecture de l’histoire qui occulte le facteur premier : la conscience de classe. Pour nous, faire des diagrammes, comme cela s’est vu, avec « la part du vote LCR dans le vote NON », « la part du vote Le Pen », « la part du vote PS », n’a aucun sens. Il fait rentrer, au contraire, dans une logique identique à celle que nous combattons.
En 2005, le référendum se joua sur les questions sociales de première importance que mettait en jeu l’Europe supranationale. Pour preuve, même le Front National ne put faire campagne sur les thèmes xénophobes qui sont les siens ordinairement et le problème qu’aurait posé « l’adhésion de la Turquie » ne joua un rôle qu’à la marge. Le 29 mai 2005, nous avons donc assisté à un vote de classe. Nous en avons rappelé la composition : 79 % d’ouvrier, 67 % d’employé, 71 % de chômeur et ... 37% des foyers dont le revenu mensuel est supérieur à 3000 euros net. Il est donc évident que des salariés qui avaient, par résignation, par colère ou par ignorance, voté à droite ou à l’extrême droite précédemment, votèrent NON en 2005. Mais les travailleurs progressistes qui ont, grâce à plusieurs mois de travail politique, construit la victoire au référendum, n’ont pas à en rougir. Au contraire, avant d’être « de droite » ou « de gauche », un ouvrier reste avant tout un ouvrier exploité ! Le fait d’avoir redonné une conscience politique à des salariés qui, au fil du temps l’avait perdue, est mille fois plus utile que d’essayer éternellement de convaincre la foule de « bobos » sociaux-démocrates, qui ont constitué une partie des « collectif antilibéraux [1] » et dont l’ardeur à la lutte est celle que l’on sait.
Pour autant, le rejet du traité constitutionnel ne fut pas un vote « antilibéral » comme semblent le croire nombre de « altermondialistes », reproduisant en cela les grilles de lecture politiciennes qu’ils se targuent de dénoncer. Plus malhonnête encore est de présenter le vote NON comme étant un « appel des peuples » à « un autre processus constituant ». Bien au contraire, les appels répétés à une « Autre Europe », à l’« Europe Sociale », ou à la possibilité de « négocier » une constitution « plus sociale » (avec Blair, Berlusconi, Aznar, Kaczyński ou leurs successeurs !?) étaient ou candides ou malhonnêtes. Ils ont, dans les faits, induit chez les citoyens une sensation diffuse d’avoir été trompé (dans le genre : « vous nous aviez dit qu’il y avait un ‘plan B’ [2] »...), même si de toute façon ce n’était pas ces raisons qui avaient motivé leur vote.
Les antilibéraux portent en cela une responsabilité très lourde dans la suite des évènements. Bien que nous ayons assisté à un vote ancré dans la réalité du pays, mettre en évidence les véritables enjeux de la construction européenne ne pouvait se faire spontanément et nécessitait une organisation politique de masse, armée d’une analyse juste sur l’UE du capital. Si aujourd’hui Sarkozy peut si facilement réaliser son coup d’Etat, les causes sont peut-être à chercher ici, plus que dans la puissance de conviction des articles indécents du journal Libération.