Cette précision n’est pas gratuite. Elle permet de nous affranchir d’emblée du procès malveillant en nationalisme qui ne manquera pas de nous être fait. En particulier par ceux-là mêmes qui, jouant sur ce même nationalisme cocardier, et brocardant ce mirage qu’est le « modèle social français », tentent de faire croire que celui-ci pourrait devenir le nouveau modèle européen. Ceci bien sûr à condition que les Français se révèlent les meilleurs élèves de la classe européenne et avalent sans broncher les diverses préparations bruxelloises. Au besoin, si le premier subterfuge s’avère dysfonctionner, il demeure toujours possible de faire sortir un autre diable de sa boîte, qui prend cette fois-ci les traits d’un croquemitaine, et qu’on nomme alors … « modèle social britannique ». Jouant à la fois sur la situation très défavorable du mouvement ouvrier au Royaume-Uni et sur la caution « de gauche » qu’apporte le gouvernement Blair à la résignation généralisée des travailleurs, ces mêmes grands européistes n’hésitent pas à se servir du bon vieux chauvinisme anti-anglais. Après tout, la fin justifie les moyens ... En outre, il n’est pas inintéressant de faire remarquer que la situation politique actuelle est très peu différente de celle que connut l’Italie il y a dix ans, et que le « berlusconisme » n’est peut-être pas si incompatible que cela avec la soi-disant « exception française », le cas de Nicolas Sarkozy est là pour nous le rappeler.
Il doit être clair que nous ne nous inscrivons pas dans le discours à la mode, qui consiste à comparer ces « modèles » entre eux, à en tirer quelques éléments particuliers et à s’en servir comme d’un argument massue pour démontrer la prétendue obsolescence de ce qui constitue de grands acquis démocratiques. Les médias, au contraire, jouent cette carte à plein, s’appuyant sur la méconnaissance de pays éloignés pour faire avaler la pilule d’une fausse « modernisation » qui n’est en fait qu’une régression de plusieurs décennies. Ainsi, un Britannique ne peut être que riche, ou en tout cas assez pour acheter une maison dans le sud de la France. Par contre, il n’est jamais question, lorsque l’on parle du Royaume-Uni, du prix prohibitif de l’immobilier, des banlieues insalubres dans lesquelles s’entassent des millions d’ouvriers ou du travail des enfants à partir de l’âge de 13 ans. Qui n’a pas été frappé, pour faire accepter les réformes du chômage, par la promotion effrénée, conduite par les chaînes de télévision en faveur de la flex-sécurité danoise, des Jobcentres britanniques ou de la politique de l’emploi à l’allemande ? Qu’importe si les revers de la baisse artificielle du chômage due à ces politiques sont des salaires à 1 euro de l’heure (pour l’Allemagne), des emplois sans rapport avec les qualifications ou une augmentation exponentielle du travail à temps partiel imposé, rendant impossible des conditions de vie décentes. Qu’importe donc tant que le stratagème fonctionne et qu’il devient possible de ringardiser toute contestation d’un revers de main, en lâchant ce qui devient un leitmotiv : « c’est typiquement français ». Il serait cependant trompeur de penser que seule la France est dans ce cas. Cette méthode est reprise partout en Europe. Les Italiens en savent quelque chose, eux à qui leurs élites rabâchent quasiment sans arrêt qu’ils sont un peuple de dégénérés mentaux. Pendant ce temps-là, l’exemple à suivre, aux dires d’un chauffeur de bus italien reste ... le droit de grève à la française.
Notre travail n’est donc en rien une promotion de ce modèle français, pour la simple et bonne raison que celui-ci n’existe pas. Il n’est que deux choses : d’un côté des conquêtes sociales et démocratiques (la sécurité sociale, les retraites, les congés payés, la limitation du temps de travail, l’augmentation des salaires…), de l’autre la réaction politique aux ordres du patronat. Si en France le système de redistribution sociale possède un caractère plus égalitaire que chez beaucoup de nos voisins, cela n’est nullement un don du ciel ou un particularisme insulaire ; ce n’est que la résultante d’une lutte, d’un combat de classes, qui s’est avéré en France particulièrement dur et précoce. Ce n’est pas sans raison qu’un Karl Marx, pouvait déjà dire que la France est le théâtre de la lutte des classes. Ce n’est pas sans raison non plus que, pendant deux siècles, les plus brillants révolutionnaires séjourneront en France et en étudieront l’histoire.
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