NATURE ET FONCTIONNEMENT D'UNE MACHINE À BROYER LES PEUPLES
Contrairement à la vieille rengaine, l'Europe ne fut jamais celle des peuples et ne tenta jamais de l'être. Elle répond à un besoin précis du patronat européen et mondial, réformer le cadre des structures de décisions politiques pour être mieux à même d'imposer la régression généralisée, la contre-révolution permanente.



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Le déploiement mondial du capitalisme européen : une politique commerciale agressive

samedi 1er mars 2008, par Collectif

Dans la mondialisation accélérée des échanges, l’Europe apparaît comme un cadre plus adapté pour l’organisation des élites capitalistes. Ceci ne tient pas tant au changement d’échelle que constitue le passage de l’étage national à l’étage continental qu’à l’accès privilégié de cette élite au pouvoir politique situé à ce niveau enfin débarrassé de la très gênante et pourtant très relative immixtion des peuples dans les affaires publiques. Entre technocrates bruxellois et golden boy londoniens, on est du même monde et on parle la même langue, celle du profit maximum. Les premiers s’efforcent de liquider les obstacles que rencontrent les seconds dans sa réalisation. Une répartition des rôles qui a fait ses preuves et qui marche aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur. La question du déploiement mondial du capitalisme européen forme système avec celle des actions diplomatiques et militaires extérieures de l’UE. Le même impérialisme destructeur est à l’œuvre, défendu et dissimulé par la même panoplie idéologique de l’ « Europe puissance ».

L’Union Européenne est la première puissance commerciale du monde grâce au contrôle de 20 % du commerce mondial (hors échanges intra-communautaires). Par ailleurs, l’originalité de la politique commerciale de l’Union réside dans le fait que c’est un représentant de la Commission qui négocie dans les organisations multilatérales comme l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC). Cependant, certains secteurs économiques (services, propriété intellectuelle) font l’objet de compétences partagées entre l’UE et les États-membres : le représentant de la Commission à l’OMC reste donc en contact permanent avec des plénipotentiaires nationaux. Malgré ces limites, si l’UE ne parle que d’une seule voie pour le commerce, c’est qu’elle ne constitue qu’une seule et unique entité commerciale.

L’instauration d’un tarif douanier commun [1] est à la base de la construction d’un marché commun prévu par le traité de Rome. Cette construction uniformise la protection douanière vis-à-vis des pays tiers et crée une préférence communautaire afin de détourner les flux commerciaux vers un trafic intra-zone. À partir de la réalisation complète du marché intérieur, les mesures de protection ou de libéralisation du commerce ne peuvent avoir lieu qu’en direction des pays extérieurs à la Communauté et doivent concerner au même titre tous les États-membres. L’Union Européenne est donc à la fois une zone de libre-échange, une union douanière (tarif douanier commun) et un marché commun (libre circulation des facteurs de production).

L’Union Européenne est une économie ouverte, c’est-à-dire que la valeur des échanges commerciaux extérieurs représente une part élevée de son PIB. Une grande partie de sa vie économique est donc dépendante du dynamisme de ses exportations (c‘est particulièrement vrai pour l’Allemagne). Il existe donc un intérêt évident pour l’Union, dans un contexte de libéralisation mondiale des échanges, à faire disparaître les obstacles extérieurs à son commerce pour s’assurer la pérennité de ses débouchés sur les marchés extérieurs. Dans le langage bruxellois, cette politique commerciale agressive s’appelle : « l’amélioration de l’environnement international dans lequel opèrent les entreprises européennes ». Dans les faits, l’UE exploite intégralement les possibilités offertes par les négociations au sein de l’OMC. La Commission dispose ainsi de pouvoirs inquisitoriaux de contrôle et d’enquête sur les obstacles au commerce, y compris dans des États tiers [2]. Les industries communautaires, les États membres et les entreprises peuvent demander à l’Union de réagir contre les obstacles au commerce, relevés à l’étranger, « qui provoquent ou menacent de provoquer un préjudice important sur le marché communautaire ou des effets commerciaux négatifs sur les marchés des pays tiers ».

Lire aussi "De la sainteté du libre-échange"

Les négociations à l’OMC

Adoptée à la fin de l’Uruguay Round (1994), cette procédure augure bien de la nature des négociations que conduit l’UE au sein de l’OMC. S’agit-il d’une « force tranquille », respectueuse des pays les plus faibles et soucieuse de ménager leur économie et leur développement ? On peut sérieusement en douter à la lecture des témoignages que rapporte Raoul Marc Jennar [3] : « Les négociateurs des Etats-Unis et de l’Union européenne nous conduisent à l’abattoir à la fin de chaque négociation ; ces derniers sont peut-être plus subtils et plus polis, néanmoins le résultat final est le même : nous sommes écrasés. Je préfère avoir affaire avec les États-Unis… Au moins vous savez exactement où vous en êtes avec eux » [4]. De la même façon, un ambassadeur originaire d’un des Pays les Moins Avancés (PMA) déclarait, à Bruxelles en mai 2001 : « ce que je regrette le plus, c’est de ne pas avoir proposé à mon ministre qu’il demande la suppression de tous les termes faisant référence au développement des pays les plus pauvres dans la déclaration ministérielle. Cela n’aurait rien changé quant au fond, mais cela aurait empêché l’Union européenne d’user de ce texte auprès de ses médias, de ses opinions publiques et des responsables politiques pour faire croire à son prétendu attachement à l’amélioration de notre sort » [5].

En ce qui concerne la « guerre économique », autrefois chère à François Mitterrand, l’UE n’est donc pas si mal armée. Elle utilise les mêmes méthodes que les autres puissances impérialistes que sont le Japon et les Etats-Unis. Au sein de l’OMC, les 148 membres sont égaux en droit mais les décisions sont prises par ce qu’on appelle la « Quadrilatérale » ou « Quad » (UE, USA, Canada, Japon). Des réunions à quatre se tiennent en présence des plus hautes autorités de l’OMC. Il s’agit de préparer les textes à l’avance afin qu’ils expriment le point de vue et servent les intérêts communs des pays industrialisés. Bien sûr, il y a des disputes et on se souvient aisément de la « guerre de la banane » ou des luttes concernant les subventions à l’agriculture entre l’UE et les Etats-Unis. Dans ces cas-là, les Etats-Unis gagnent la plupart du temps car, vivant à crédit et profitant de leur position de superpuissance, ils absorbent une grande partie des exportations mondiales, ce dont l’UE ne peut se passer. Cela ne signifie pas que l’UE est dénuée de moyens de pression et ne peut pas engager des batailles victorieuses sur des terrains moins centraux contre son ami de 50 ans.

Lire sur ce sujet : « Concurrence politique et commerciale avec les Etats-Unis en Amérique du sud »

L’Europe, une puissance faible ?

On comprend donc mieux l’utilité et la duplicité des dénonciations incessantes concernant la prétendue « impuissance » qu’aurait l’Europe à faire respecter ses intérêts économiques dans le monde. Si elle n’est pas une « puissance forte », c’est donc une « puissance faible », incapable et peut-être même réticente à vouloir imposer sa domination économique. Dans ce sens, sa stratégie extérieure comporte un degré de subtilité supérieur à celle des Etats-Unis : elle transforme un handicap relatif dans la compétition économique mondiale – ses capacités d’interventions militaires sont en effet loin d’équivaloir celles des Etats-Unis – en une souplesse dans le style de l’intervention. Lire aussi : « Les différents visages de l’idéologie ‘Europe-Puissance’ »

L’idéologie « Europe-puissance », qui trouve des relais très larges dans le monde politique et médiatique, démontre donc toute son efficacité à l’extérieur comme à l’intérieur de l’Union. Celle-ci montre les dents, affirme sa force et brandit des menaces lorsqu’il s’agit d’obtenir des avantages économiques extérieurs face à une nation faible. La démonstration d’une « Europe-puissance », crédible et forte, peut aussi se révéler utile à l’intérieur pour prouver l’intérêt de chaque État-membre dans la poursuite de la construction de l’Europe supranationale : l’UE se présente comme étant plus crédible que chacun des États pris séparément dans ses relations avec l’extérieur. Au contraire, la « puissance tranquille européenne » est là pour rassurer le citoyen épris de justice sociale et plein de sympathie envers le tiers-monde. Elle s’invite aussi dans les négociations extérieures comme un supplément d’âme adjoint au contenu de l’accord proposé. L’exploitation oui ! mais avec le sourire…

Cependant, l’impérialisme économique européen, s’il est loin d’être négligeable en Amérique latine où l’Espagne est devenue le second investisseur après les Etats-Unis dans les années 1980, n’est jamais aussi fort et brutal qu’avec les pays dits ACP (Afrique-Caraïbes-Pacifique). Lire « L’UE et les pays ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique) : libéraliser pour un pillage en règle »

Notes

[1] Calculé au départ sur la moyenne des tarifs douaniers nationaux

[2] Règlement du Conseil 3286/94 du 22 décembre 1994, consacré aux obstacles au commerce (ROC).

[3] Témoignage rapporté de la part d’un négociateur d’un pays du sud en marge des négociations de l’OMC à Genève en 2003

[4] R. M. Jennar, Europe, la trahison des élites, Paris 2004 (édition augmentée), p. 131

[5] Ibidem, p. 144

Citer

Pour citer cet article, merci d'utiliser ces indications:
Collectif, Le déploiement mondial du capitalisme européen : une politique commerciale agressive, L’idéologie européenne (http://www.ideologie-europeenne.fr)
http://www.ideologie-europeenne.fr/Le-deploiement-mondial-du.html

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