Lire « L’actualité d’une position communiste sur l’Union Européenne »
Cependant, à la fin des années 1990, et malgré les protestations de nombreux camarades, la direction du Parti Communiste opéra un virage idéologique à 90°. Elle fit passer progressivement la ligne politique de sa position historique, à la position « euro-constructive », caractéristique de la « gauche du NON », gauchiste dans l’organisation, réformiste dans les contenus [1]. Cette mutation s’exprima concrètement en 1998. Alors que le PCF avait réussi à rassembler, le 18 janvier, 20 000 citoyens lors d’une manifestation exigeant un référendum sur l’Euro et sur Amsterdam, sa direction décida subitement de cesser de mobiliser. Un an plus tard, on pouvait voir les premiers changements de ton avec la liste « Bouge l’Europe », qualifiée par Robert Hue d’ « acte majeur de la mutation », à l’occasion de l’élection européenne de 1999. Composée à parité de communistes et de non-communistes, on verra l’aboutissement de la logique d’ « ouverture » quand, quelques mois après les élections, plusieurs de ses élus [2] approuveront les bombardements de l’OTAN sur Belgrade. En 2005, 3 élus de la liste sur 6 appelleront à voter OUI au référendum. Lire aussi : « La dérive euro-constructive du PCF » Sur le même sujet « La matrice idéologique des ‘euro-constructivistes’ »
La rhétorique du PCF devient donc celle de la « réorientation de l’Europe », allant jusqu’à demander l’organisation d’un « nouveau processus constituant ». Le député européen Francis Wurtz fut en quelque sorte le « Père fondateur » de cette nouvelle donne à l’intérieur du Parti. C’est sous ses directives que l’on verra surgir les thèmes de « la promotion d’un modèle social européen solidaire et de haut niveau » ; de « l’harmonisation de la protection sociale » qui « doit être systématiquement recherchée » ; de la création de « services publics européens » ; de « transformation du pacte de stabilité » ou du « recul des pouvoirs de la Commission au profit du Parlement européen ». Ainsi, désormais tout est « réorientable » ou « dépassable ». Cependant pour « dépasser » ou « réorienter » un processus, il faut auparavant s’inscrire dedans. C’est en cela que sous l’impulsion du même Francis Wurtz va être créé le Parti de la Gauche Européenne (PGE), aboutissement de l’intégration du Parti à l’UE. Lire aussi : « Qu’est-ce que le Parti de la Gauche Européenne (PGE) ? »
La lecture des statuts et du manifeste du PGE suffit à saisir la nature de ce « mouvement » : « La GE [il ne s’agit même plus ici de parti] vise à : promouvoir un ‘travail de relations publiques européen’ qui soutienne activement la formation d’une entité européenne ». Ainsi, la construction Européenne, est vue « en tant que nouvel espace pour l’intégration de plus en plus de pays de l’Est et de l’Ouest, du Nord et du Sud, [qui] est à la fois une occasion et un défi, de reconquérir l’initiative politique pour les forces de Gauche [3] » . Ce qui fait dire à son président Fausto Bertinotti : « Nous choisissons l’Europe comme espace élu pour la réouverture du sujet de la transformation de la société capitaliste ». Son idéologie est donc tantôt ultra-réformiste, tantôt altermondialiste (mais y a-t-il véritablement une différence ?). Son but : « un projet pour une autre Europe et donner un autre contenu à l’UE ». Sur un plan théorique, on nage en plein délire. Ainsi proclamant que « les nouvelles formes de pouvoir à l’échelle mondiale génèrent une crise des États-nations », il avance donc l’argument que « l’Union européenne tout comme l’ensemble du continent européen devient un espace de plus en plus important pour une politique alternative : en plus des niveaux politiques traditionnels : États-nations, régions et municipalités, et ce en relation avec les développements mondiaux. Nous voyons par conséquent la portée mondiale du ‘mouvement altermondialiste’, ses échanges grandissants, sa coopération mutuelle ainsi que son influence dans et sur les mouvements sociaux, qu’ils soient des travailleurs, féministes, écologistes et démocratiques ; en termes d’une nouvelle participation au combat pour le changement » [4]. Cependant, quand il sera question des moyens, on reviendra vite à la bonne vieille vision tout à fait institutionnelle consistant à : « agir pour que les institutions élues, le Parlement européen et les Parlements nationaux, ainsi que les comités représentatifs (Comité économique et social [5] et Comité des régions [6]) aient plus de pouvoir d’action et de contrôle [7] ».
Toutefois, malgré la soupe sans nom que constitue la doctrine du PGE, une seule chose est claire dans son engagement : le reniement de tout ce qu’ont pu être les organisations de lutte qu’étaient les partis communistes européens. Ainsi, le PGE a servi de matrice à la « recomposition politique à gauche de la gauche » en Italie (euphémisme pour désigner la liquidation définitive de ce qui restait de l’héritage du Parti Communiste Italien). En juin 2007, le PGE encouragea la formation de Die Linke (la Gauche) en Allemagne, qui fera disparaître le PDS [8], pour intégrer le groupuscule issu d’une scission du Parti social-démocrate constitué autour d’Oscar Lafontaine, ancien ministre des finances de Gerhard Schröder. Une fois catapulté co-président du mouvement, on entendra ce dernier se réclamer de Willy Brandt (si ! si ! le même qui proposa à Giscard le « management de la crise au niveau européen » !) et réaffirmer sa fidélité au programme du parti social-démocrate [9].
Le PGE reproduit en définitive, au niveau européen, ce que font les directions de ses partis membres au niveau national : le rassemblement stérile d’appareils, en lieu et place de l’investissement dans la bataille de classe dans le pays. Bien plus, le Parti de la Gauche Européenne joue, dans un certain nombre de pays, un rôle nuisible. En Grèce on le voit soutenir le mouvement altermondialiste Synaspismos contre le Parti Communiste Grec (KKE), qui lui a choisi malgré les difficultés, de ne pas perdre sa raison d’être. En Autriche, la section styrienne du Parti Communiste Autrichien (KPÖ), de loin la mieux implantée localement dans la lutte sociale, doit faire face aux attaques incessantes de la direction nationale, ne représentant qu’elle-même, mais pro-européenne, inféodée au PGE. Pire, en République Tchèque, alors que le Parti Communiste de Bohème-Moravie (22 % des voix en 2004) subit une répression violente de la part du gouvernement, le PGE préfère apporter son soutien au groupusculaire PDS. Nous pourrions aussi pointer du doigt le fait que les directions de la plupart des membres du PGE refusent catégoriquement de s’associer à tous les appels lancés par les autres partis communistes européens. Exception à la règle, le 18 octobre 2007, la direction du Parti Communiste Français signera un texte exigeant la tenue d’un référendum sur le traité modificatif, mais ne jugera même pas utile de le traduire.
Le rassemblement de la gauche contre la lutte des classes, voilà un beau résumé de la variante « de gauche » de l’Idéologie Européenne...