NATURE ET FONCTIONNEMENT D'UNE MACHINE À BROYER LES PEUPLES
Contrairement à la vieille rengaine, l'Europe ne fut jamais celle des peuples et ne tenta jamais de l'être. Elle répond à un besoin précis du patronat européen et mondial, réformer le cadre des structures de décisions politiques pour être mieux à même d'imposer la régression généralisée, la contre-révolution permanente.



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La social-démocratie, ou le bras gauche de l’Oncle Sam

samedi 1er mars 2008, par Collectif

En 1999, onze gouvernements européens sur quinze étaient sociaux-démocrates. C’est dans ce bouillon rose qu’a été pensée l’idée d’une grande réforme dépassant le cadre des simples amendements au traité de Maastricht. Le Traité Constitutionnel en sera l’aboutissement. L’Europe libérale ne s’est pas faite malgré les sociaux-démocrates, mais par eux. L’Europe libérale n’est pas un mouvement irréversible emportant les « socialistes » dans la marche du monde ; elle est l’accomplissement même de leur projet.

Nombreux furent frappés, électeurs socialistes [1] sincères notamment, de voir en 2005 les Jospin, Strauss-Kahn, Aubry, Royal et consort, défendre bec et oncle un texte dont il était si facile de montrer le dogme libéral intrinsèque. Mais, pour comprendre le parcours idéologique qui conduisit une organisation qui se voulait historiquement une composante du mouvement ouvrier, à devenir une agence de publicité pour promouvoir un pur produit du patronat, il est bon de remonter dans le temps. Prendre l’histoire du réformisme dans sa globalité permet d’en saisir toute la cohérence. Lire sur ce sujet : « Social-démocratie, colonialisme et ‘construction européenne’ »

Dès 1947, la SFIO s’engage résolument dans l’acceptation du plan Marshall, subordonnée à la condition, posée par les Etats-Unis, d’ « intégrer » les économies européennes les unes dans les autres. Marceau Pivert affirme à cette occasion, avec un sérieux imperturbable, que « l’occasion du plan Marshall » va permettre à l’Europe la planification des industries-clés et leur socialisation internationale. Avec soixante années de recul, cela fait bien rire...

Mais le « choix de l’Amérique », fait par les socialistes à la veille de la guerre froide, ne s’arrête pas là. En fait, on pourrait dire que les deux mamelles de la social-démocratie, depuis l’après-guerre mondiale, sont l’atlantisme et la « rigueur » économique. Trayons-les, l’une après l’autre, pour goûter le lait auquel furent nourries des générations de bigots de l’Idéologie Européenne. Lire sur le premier sujet : « La social-démocratie, fer de lance de l’atlantisme »

Les socialistes, apôtres infatigables de la « rigueur »

Là encore, l’opiniâtreté de la social-démocratie est impressionnante, dès lors qu’on la juge sur ses résultats plutôt que sur les slogans sur lesquels elle se fait élire, tels que l’ « Europe socialiste du possible » [2] ou le programme de 1972, « Changer la vie » [3] (repris pour l’hymne du PS au congrès de Nantes en 1977 et dans la campagne mitterrandienne de 1981)...

Une obstination qui ne date pas d’hier : ce sont tous les socialistes européens qui vont promouvoir la nécessaire « solidarité » dans les sacrifices entre partenaires sociaux. Willy Brandt, chancelier de la RFA, mais également dirigeant de l’Internationale Socialiste, propose après un entretien avec Valéry Giscard d’Estaing un « management de la crise au niveau européen » [4], définissant ainsi d’une formule parfaite de la politique social-démocrate des trente années suivantes…

Du plan Mansholt au tournant de la rigueur de 1983, se sont succédé les appels à « l’esprit de sacrifice », comme disait Pétain avant Mitterrand. Serrez-vous la ceinture pour aller à la monnaie unique ! Serrez-vous la ceinture pour répondre aux critères monétaristes du traité de Maastricht, puis à ceux du Pacte de Stabilité ! Serrez-vous la ceinture pour maintenir la paix en Europe ! L’argumentaire, toujours le même, consiste à promettre, après l’effort, le réconfort – qui jamais ne vient. L’euro devait nous protéger ? Il grève le pouvoir d’achat. Qu’à cela ne tienne, la France est en faillite, et il faudra faire des « efforts ». Comme Saint-Ignace de Loyola préconisait de guérir le mal par le mal, les socialistes guérissent la rigueur par la rigueur. Les remèdes de cheval des sociaux-démocrates ressemblent à du poison, et l’Idéologie Européenne à du bromure.

Avec la création du Parti Socialiste Européen (PSE), la social-démocratie va pouvoir s’en donner à cœur joie dans l’expérimentation des politiques les plus libérales. Rappelons simplement que l’écrasante majorité des politiques, que nous avons détaillées dans les chapitres précédents, ont été au moins réalisées avec le soutien du PSE, si ce n’est portées par lui-même. On trouvera même chez les socialistes, les éléments les plus décidés à passer outre le vote négatif du 29 mai 2005. Ainsi, Gilles Savary, député socialiste européen, prétendait que la première chose à faire était de démarrer « les négociations sur la révision des clauses de la ratification des traités ». Il fallait être sûr que plus aucun peuple ne puisse plus voter autre chose que la réponse qui était attendue.

La permanence des positions européistes

Si le discours des socialistes a bien évolué depuis les années soixante-dix, et que, lorsqu’ils eurent le pouvoir, la doctrine passa de « la gestion loyale des intérêts du capital » [5] à l’investissement à 100 % dans la réalisation du programme du MEDEF, il est étonnant de constater que les positions européistes sont quasiment les seules à être invariables dans le temps. Tout au plus sont-elles matinées du contenu social qu’impose l’air du temps. Pour nous, ceci est révélateur du fait que le « ver était dans le fruit » depuis le début. Que sur la majorité des thèmes sociaux, la social-démocratie fut constamment à sa place : à la queue du mouvement social et le plus à droite possible pour satisfaire au mieux les intérêts des classes dominantes, tout en restant assez « à gauche » pour empêcher qu’une véritable dynamique ne se crée. Cependant, sur le sujet de l’intégration européenne, elle ne pouvait indéfiniment rester dans une position floue, elle dut donc se dévoiler plus tôt.

Ainsi, on peut lire dans le compte rendu de la Conférence internationale des partis socialistes européens du 24 et 25 avril 1948 : « c’est dans le cadre des États-Unis de l’Europe libre, considérés comme une étape vers l’unification du monde, que peuvent le mieux être atteint dans la paix les objectifs économiques, sociaux, politiques et culturels des travailleurs de ces pays. »

En 1972, nous pouvons lire dans Changer la vie : « Le socialisme ne peut s’accorder en raison même de sa vocation à l’internationalisme, d’un retour à un nationalisme périmé. Celui-ci ne pourrait apparaître que comme une régression, d’autant plus dangereuse qu’elle ouvrirait toute grande les portes soit à un régime autarcique, et probablement autoritaire, soit à une colonisation par les États extérieurs plus puissants, colonisation d’ailleurs déjà en marche à travers les sociétés multinationales. Pour les mêmes raisons, le Socialisme ne peut accepter l’idée de l’Europe des patries qui n’est qu’une version corrigée et accommodée aux impératifs du jour du même idéal nationaliste ».

Pour faire adopter ou du moins faire accepter l’adoption de traités étendant toujours plus les domaines de compétence de l’UE et mettant sous coupe réglée toujours plus de pans des économies nationales, les socialistes (et les Verts, car il serait dommage de les oublier) vont avoir recours à une forme argumentative bien rodée. En premier lieu, la description de l’état de crise, quitte à le mettre sur le compte des anciens traités (qu’ils ont pourtant tous votés). Puis la description du monde formidable que sera l’espace européen après l’adoption du texte. Enfin, éventuellement, s’il y a des réticences, il existe un dernier tour dans le sac des prêcheurs d’Europe : le catastrophisme. Pour le machiavélisme de pacotille des politiciens français, les concessions d’aujourd’hui sont les conquêtes de demain. « Je ne crois pas que l’Allemagne soit le fourrier des intérêts américains. Je crois au contraire que si nous ne faisons pas l’Europe, l’Allemagne deviendra le fourrier des intérêts américains » [6].

Ainsi, Mitterrand déclarait que le traité de Maastricht permettrait de créer 4 à 6 millions d’emplois en Europe (car l’espace social européen avait pour vertu miraculeuse de régler le problème du chômage) [7]. Jacques Attali renchérissait : « quand le traité de Maastricht sera appliqué, il est évident qu’il y aura une très forte croissance, car nous aurons un grand espace économique avec une monnaie unique. » [8] Nous baignons, depuis, dans l’évidence de ces propos.

À noter qu’à la même époque, Jacques Delors et le lobby patronal ERT se congratulent mutuellement. L’ancien président de la Commission de Bruxelles remercie l’ERT pour son appui dans la rédaction du livre blanc « Vaincre la crise », recueil des orientations les plus libérales. [9] L’organisation déclarera de son côté : « La Commission est le moteur de l’Europe. Une révolution interne s’est déroulée sous Delors. Elle est maintenant moins bureaucratique. Elle est plus à l’écoute » [10]. Gageons que celle-ci n’a pas la même définition que nous de la bureaucratie.

Quelques années plus tard, lors du sommet européen d’Amsterdam, qui conduit à la signature, le 2 octobre 1997, du Traité du même nom, Dominique Strauss-Kahn déclare : « Toute cette affaire de construction monétaire et d’Euro, se faisait jusqu’à maintenant de façon très libérale et uniquement sur les questions monétaires, et Lionel Jospin avait beaucoup insisté pour que l’on s’occupe d’autres choses. Bien sûr la monnaie, il la faut. Bien sûr il ne faut pas de déficits excessifs... Mais il faut aussi que l’on s’occupe de l’emploi et, au cœur des débats aujourd’hui, a été mis l’emploi et la coordination économique » [11].

Dans le même ton, après le sommet européen sur l’emploi en 1997, Lionel Jospin certifie : « Après ma nomination au poste de premier ministre, j’ai proposé que l’Europe réoriente son action vers l’emploi et la lutte contre le chômage... » [12] Prudent, Pierre Moscovici insiste pourtant pour que le traité d’Amsterdam soit ratifié par voie parlementaire pour ne pas « réveiller les peurs françaises » [13]. Les libéraux réhabilitent sans cesse le risque, sauf le risque de la démocratie.

À Amsterdam les socialistes s’empressent de ratifier le traité. Dans le même temps, Keith Richardson, ancien président de l’ERT déclare : « [l’extension de ses pouvoirs] va apporter un peu de cohérence au sein de la Commission et rendra la vie plus facile aux milieux industriels » [14].

Enfin, en 2005, les socialistes entrent en campagne pour le OUI à la « constitution ». Sur un des tracts du PS, on peut lire : « Alors que dans le traité de Rome (marché commun), l’acte unique (marché intérieur), le traité de Maastricht (monnaie), la question économique était traitée de façon quasi exclusive, la Constitution met au premier plan des objectifs sociaux. C’est la gauche européenne qui a obtenu ces avancées. » Plus que jamais, il est aussi nécessaire de sortir les vieux croquemitaines : « Si l’on vote non, il faudra peut-être dix ans avant que nous soyons capables de produire un autre traité. […] Si le non l’emporte, nous allons vers un monde que je ne saurais décrire. » [15] (Dominique Strauss-Kahn, 2005). Aujourd’hui, Sarkozy semble avoir répondu à ses craintes, en plus de l’avoir promu. Le monde que Strauss-Kahn ne savait pas décrire l’aura vu président du FMI.

Devant la réticence avérée des Français à reconnaître les bienfaits de la Construction Européenne, les socialistes ont, en fin de compte, dû changer leur fusil d’épaule : « le Traité Constitutionnel – que nous avons appelé à voter ! - était mauvais parce qu’il ne comprenait pas de volet social. Il faut donc signer le prochain – qui n’en comporte pas ! – afin que le suivant, éventuellement – mais nous le voterons de toute manière ! – en comporte un… si l’Europe le veut ». On a connu argumentaire plus convaincant. À force de signer tous les traités qui se présentent, comme autant de coups de rame vers l’eldorado de l’Europe Sociale, le Parti Socialiste ressemble aux Shadocks entreprenant de pomper jusqu’à la lune. On savait que l’Enfer est pavé de bonnes intentions. Pour les sociaux-démocrates, le progrès social est pavé de régressions sociales.

Notes

[1] Pour plus de commodité on appellera ici socialistes, sans guillemets, les ressortissants du Parti Socialiste et de leurs équivalents européens.

[2] Congrès du PS de Bagnolet, 1973

[3] Dont les seuls points 47,48 et 49 prévoient notamment pp. 44-45 : « 47-Nationalisation des banques, établissements financiers, compagnies d’assurances et holdings financiers. 48-Nationalisation de secteurs « névralgiques » de l’économie : armement, aéronautique, constructions téléphoniques, sociétés concessionnaires d’autoroutes, société de transport et de distribution d’eaux. 49-Création d’entreprises publiques pilote dans les secteurs suivants : distribution, bâtiments, transports, industries agricoles et alimentaires, loisirs et culture. »

[4] Cité in Ouvr. Coll., Histoire du réformisme, Editions Sociales, Paris 1976, p. 311.

[5] Dixit Léon Blum

[6] Jacques Attali, A2, 5 mai 1996

[7] Cité par M-F Garaud, émission Polémiques A2, 5 mai 1996

[8] A2, 5 mai 1996

[9] Europe INC 65

[10] Caroline Walkot, alors secrétaire générale adjointe de l’ERT, Kritiska EU Fakta, 24 octobre 1994

[11] D. Strauss-Kahn, France 2, 20heures, le 16/6/97

[12] A2, 21 novembre 1997

[13] FR3, 22 avril 1998

[14] Europe INC page 135

[15] FR3, 13 mai 2005

Citer

Pour citer cet article, merci d'utiliser ces indications:
Collectif, La social-démocratie, ou le bras gauche de l’Oncle Sam, L’idéologie européenne (http://www.ideologie-europeenne.fr)
http://www.ideologie-europeenne.fr/La-social-democratie-ou-le-bras.html

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