NATURE ET FONCTIONNEMENT D'UNE MACHINE À BROYER LES PEUPLES
Contrairement à la vieille rengaine, l'Europe ne fut jamais celle des peuples et ne tenta jamais de l'être. Elle répond à un besoin précis du patronat européen et mondial, réformer le cadre des structures de décisions politiques pour être mieux à même d'imposer la régression généralisée, la contre-révolution permanente.



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La nation au XIXe siècle : un instrument de la bourgeoisie ?

samedi 1er mars 2008, par Collectif

Tout au long du XIXe siècle, et ce malgré des périodes de développement plus international de la production (hors développement colonial), le capital reste en grande partie un capital national. La structuration des marchés et de la production au cours des premières périodes d’essor du capitalisme industriel se fait aussi principalement à ce niveau. Pour la bourgeoisie, le drapeau national garde alors un intérêt certain tant que la conscience politique qu’il est amené à engendrer dans toutes les couches de la société reste sous son contrôle et ne dégénère pas en essor de la conscience de classe.

En France, la Monarchie de juillet et, sous une autre forme, le second Empire, constituent deux périodes fastes pour la bourgeoisie et pour la croissance du capitalisme. Ainsi, dans la bataille concurrentielle qui va opposer au niveau international les États capitalistes les plus puissants, les bourgeoisies nationales détournent maintes fois les grands liens qui unissent les citoyens entre eux afin de les engager dans ses aventures extérieures, au nom de la « défense de la patrie ». Cependant, les peuples ne peuvent être bernés éternellement et il arrive toujours un moment où la lucidité politique, prenant un tour différent, démasque les véritables fauteurs de guerres et de misères. La lutte des classes reprend alors ses droits et les faux-semblants ne sont plus possibles. Dès 1847, Karl Marx résume parfaitement ce phénomène :

L’union et la fraternisation des nations est une phrase que tous les partis ont aujourd’hui à la bouche, notamment les libre-échangistes. Il existe sans doute un certain genre de fraternisation entre les classes bourgeoises de toutes les nations. C’est la fraternisation des oppresseurs contre les opprimés, des exploiteurs contre les exploités. De même que la classe bourgeoise de tel ou tel pays est unie et fraternellement liée contre les prolétaires de ce pays malgré la concurrence et la lutte des membres de la bourgeoisie entre eux, de même les bourgeois de tous les pays sont liés fraternellement et unies contre les prolétaires de tous les pays, malgré leur bataille et concurrence mutuelle sur le marché mondial.

Pour que les peuples puissent réellement s’unir, il faut qu’ils aient un intérêt commun. Mais pour que leurs intérêts puissent être communs, il faut l’abolition des rapports de propriété actuelle, puisque ce sont les rapports de propriété actuelle qui déterminent l’exploitation mutuelle des peuples. L’abolition des rapports de propriétés actuelles n’intéresse que la classe laborieuse. Aussi bien en a-t-elle seule les moyens. La victoire du prolétariat sur la bourgeoisie est en même temps la victoire sur les conflits nationaux et industriels, qui dressent aujourd’hui les différents peuples en ennemis l’un contre l’autre. C’est pourquoi la victoire du prolétariat sur la bourgeoisie est en même temps le signal de la libération de toutes les nations opprimées. [1]

Le XIX siècle libéral connaît donc un rapport très changeant des classes dirigeantes – bourgeoisie industrielle, aristocratie foncière, caste militaire et bureaucratique selon les cas – avec la nation en développement. On assiste, tout à la fois, à des guerres de plus en plus meurtrières entre pays voisins – où la tentation de la bourgeoisie de mobiliser le « peuple en arme » n’est pas absente – et à l’alliance des anciens belligérants pour réprimer dans le sang toute contestation sociale. La coalition des révolutionnaires de juin 1848 dans chaque pays d’Europe est ainsi la victime de cette alliance naturelle entre les oppresseurs de tout bord. La conjonction des revendications nationales (indépendance italienne, hongroise ou unification allemande) avec les revendications sociales (droit du travail, association ouvrière en France et en Silésie, abolition du servage dans l’Empire d’Autriche) et politiques (suffrage universel) les plus élémentaires sont décidément de trop : la nouvelle bourgeoisie d’affaires se trouve brusquement des intérêts communs avec les classes dirigeantes au pouvoir hérité de l’ancien régime. Avec l’aide de Dieu et des troupes régulières, les révolutions européennes conduites sous l’étendard du progrès et des nations sont étouffées avec une rapidité remarquable. Ainsi, Hongrois, Roumains, Italiens, Polonais, Allemands et Français firent les frais de cette nouvelle donne économique où les billets de banque rapprochent plus que la culture commune. « La défaite de juin révéla aux puissances despotiques de l’Europe le secret que la France devait, coûte que coûte, maintenir la paix à l’extérieur pour pouvoir mener à l’intérieur la guerre civile » [2].

La leçon de 1848 servit d’avertissement à la bourgeoisie d’Europe continentale qui devait désormais s’approprier les revendications nationales en les détachant de leurs bases révolutionnaires et sociales. Cette nouvelle stratégie s’avéra payante dans les années 1860 : l’Italie s’unifie sous la direction de la maison de Savoie et se garde bien d’accorder le suffrage universel aux citoyens de la nouvelle nation ; Bismarck, opposant de premier plan à l’unification allemande en 1848, reprend le flambeau du nationalisme allemand dans sa version prussienne, militarisée et respectueuse des élites économiques et sociales traditionnelles ; les libéraux hongrois profitent de la défaite autrichienne de Sadowa pour fonder un État dont les principes tournent le dos au progressisme porté vingt ans plus tôt par Kossuth ; Napoléon III s’appuie en France sur une politique de puissance extérieure (Mexique, Algérie, Crimée, Indochine) et sur un usage détourné du suffrage universel dans une période de montée en puissance du capitalisme industriel et de l’exploitation. Malgré ce hold-up de la bourgeoisie sur la nation, la répétition d’une alliance transnationale entre oppresseurs n’est nullement écartée. Avec la Commune de Paris, les choses sont particulièrement sensibles lorsque, dans la guerre franco-prussienne, le gouvernement « d’union nationale » se muant en gouvernement de « défection nationale » [3], n’hésite pas à s’allier avec Bismarck pour massacrer le premier gouvernement populaire de l’histoire. C’était déjà en ces termes que Marx réagit à cela :

Qu’après la plus terrible guerre des temps modernes, le vaincu et le vainqueur fraternisent pour massacrer en commun le prolétariat, cet événement inouï prouve, non pas comme Bismarck le pense, l’écrasement définitif d’une nouvelle société montante, mais la désagrégation complète de la vieille société bourgeoise. Le plus haut effort d’héroïsme dont la vieille société soit encore capable est une guerre nationale ; et il est maintenant prouvé qu’elle est une pure mystification des gouvernements, destinée à retarder la lutte des classes, et on se débarrasse de cette mystification, aussitôt que cette lutte de classes éclate en guerre civile. La domination de classe ne peut plus se cacher sous un uniforme national, les gouvernements nationaux ne font qu’un contre le prolétariat !

À partir des années 1880, avec l’extension progressive de la démocratie électorale qui mine la théorie et la pratique libérales de la nation, le débat sur la « question nationale » change d’ampleur. C’est désormais la majorité de la population, y compris les paysans, qui est susceptible d’être mobilisée par des mots d’ordre nationalistes. Les débats sur des questions théoriques comme le critère d’appartenance à une nation passionnèrent et s’élargirent à tout le spectre politique qui les considéra comme primordiales [4]. La nation devient donc un instrument beaucoup plus difficile à manier pour la bourgeoisie. Il n’est plus possible de dire, comme Massimo d’Azeglio au lendemain de l’unification italienne : « nous avons fait l’Italie, maintenant nous devons faire des Italiens ».

Dans de nombreux cas, la combinaison des exigences sociales et nationales s’avère toujours beaucoup plus efficace pour mobiliser en vue de l’indépendance. C’est ainsi que les nations opprimées se rangent plus volontiers derrière un programme de libération contenant des revendications sociales avancées. En effet, le simple appel au nationalisme reste largement insuffisant car son attrait n’est sensible qu’aux couches moyennes mécontentes : « c’est seulement pour elles qu’il remplaçait – ou semblait remplacer – un programme tant social que politique » [5].

Dans le même temps, la bourgeoisie des grandes métropoles coloniales montre le sens qu’elle donne à la devise de la République : Liberté, Égalité, Fraternité, officiellement adoptée en 1848 mais visible sur les édifices publics seulement à partir de 1880 en France. En 1830 débute la colonisation de l’Algérie, en 1880 celle de l’Afrique Noire, en 1858 celle de l’Indochine. C’est non seulement la liberté de choisir leur destin qui est refusée pendant plus d’un siècle à ces peuples, mais aussi leurs droits élémentaires de citoyens [6]. Il est de bon ton, aujourd’hui, après avoir purement et simplement nié le fait colonial, de s’offusquer du fait que l’on apprenne aux petits Sénégalais : « nos ancêtres les Gaulois ». Mais c’est oublier que, pour ces peuples, l’accès à l’éducation, publique ou missionnaire, relève plus de l’exception que de la règle. Les dénonciations médiatiques sur l’existence de bagnes pour opposants politiques, sur le pillage des matières premières (responsable en partie de la situation catastrophique de ces anciennes colonies), sur les conditions de travail imposées par les colons blancs, sur les milliers de morts nécessaires pour construire une voie ferrée sont elles aussi très rares. On sait par ailleurs quel est le prix payé par ces nations pour leur libération : 30 000 à 100 000 victimes à Madagascar en 1947, 500 000 à 2 millions en Indochine, 400 000 en Algérie, etc.

Notes

[1] K. Marx, Meeting de commémoration de l’insurrection polonaise de 1830, novembre 1847

[2] K. Marx, Les Luttes de Classes en France, Editions Sociales, Paris 1946, p. 68

[3] K. Marx, La guerre civile en France, Editions sociales, Paris 1972, p. 23

[4] « Pour les socialistes d’Europe centrale ou orientale, décider sur quelle base théorique définir la nation et son avenir entraînait de grandes différences. Marx et Engels, comme J-S Mill et E Renan, avaient considéré ces questions comme marginales. Pour la Deuxième Internationale, elles furent au centre des débats, et une constellation d’éminentes personnalités, ou de personnalités dont l’avenir révélerait l’importance, y consacrèrent des écrits importants : Kautsky, Rosa Luxemburg, Otto Bauer, Lénine et Staline. Mais si ces questions concernaient les théoriciens marxistes, il était aussi d’une importance pratique vitale pour, disons, les Croates et les Serbes, les Macédoniens et les Bulgares, que la nationalité des Slaves du Sud soit définie d’une façon ou d’une autre. » E. Hobsbawm, op. cit., pp. 61-62

[5] Ibidem, p. 160

[6] Ils sont alors soumis au code de l’indigénat

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Collectif, La nation au XIXe siècle : un instrument de la bourgeoisie ?, L’idéologie européenne (http://www.ideologie-europeenne.fr)
http://www.ideologie-europeenne.fr/La-nation-au-XIX-siecle-un.html

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