Or, c’est dans ces travers que s’engouffrent la plupart des chefs socialistes, Léon Jouhaux [1] en tête, lors du déclenchement de la Première guerre mondiale. Il faut donc attendre la Révolution Soviétique de 1917 pour que soit réaffirmé le principe d’une « libération nationale et sociale ». Lutte contre l’impérialisme, indépendance nationale et progrès social trouvent donc un soutien puissant dans la naissance du nouvel État ouvrier qui doit se défendre pendant plusieurs années contre les États impérialistes coalisés. Le rôle libérateur de l’URSS pour les peuples du futur tiers-monde ne sera ensuite jamais démenti.
Le bel unanimisme national des premiers jours d’août 1914 était donc bien fissuré quatre ans plus tard. Le refus de la guerre, la dénonciation des intérêts capitalistes dans le déclenchement et la poursuite du conflit sont partagés par une bonne part des anciens combattants. Ainsi, en ce début de XXe siècle, retentissent dans tous les coins du globe ces paroles terribles d’Henri Barbusse : « Mais les trente millions d’esclaves jetaient les uns sur les autres par le crime et l’erreur, dans la guerre de la boue, lèvent leurs faces humaines où germe enfin une volonté. L’avenir est dans les mains des esclaves, et l’on voit bien que le vieux monde sera changé par l’alliance que bâtiront un jour entre eux ceux dont le nombre et la misère sont infinis » [2]. Cela ne sonne pas le glas du mariage entre révolution sociale et sentiment patriotique. Bien au contraire, c’est face au comportement ouvertement antisocial et antinational d’une partie des classes dirigeantes, dans les années 1930, que l’engagement internationaliste et antifasciste va de pair avec un véritable patriotisme populaire [3]. Sur ce point, la bourgeoisie française fait encore une fois figure de modèle. Tout le monde connaît le célèbre slogan à la mode dans les salons huppés de cette époque : « plutôt Hitler que le Front populaire ». C’est dans la même optique qu’après avoir contribué au réarmement de l’Allemagne et à l’asservissement par le nazisme du peuple allemand, elle vend à son tour la France, préférant la défaite et Pétain à la semaine de 40 heures et aux congés payés. De quoi justifier le mot du général allemand Von Reichenau : « Nous n‘avons pas vaincu la France, elle nous fut donnée. » [4] Sur ce point, il nous semble utile de citer cette phrase visionnaire de Lénine : « Quand il s’agit des profits de classe, la bourgeoisie trahit la patrie et conclut des arrangements mercantiles contre son peuple avec n’importe quels étrangers. » [5]
Au cours de la seconde partie du XX
Tous ces ennemis jurés du socialisme et de la démocratie demandaient l’anéantissement de la souveraineté nationale en la qualifiant de préjugé dépassé ; le gouvernement mondial serait bien entendu sous l’égide des impérialistes anglo-américains, […] ; l’acceptation du fameux way of life américain se traduirait dans la pratique par la transformation de nos peuples non seulement en bétail de travail, mais en chair à canon. Il faut arracher aux impérialistes qui rêvent de la domination du monde le voile spécieux dont ils se couvrent. Il faut avoir le courage d’affronter le trust des cerveaux que la diplomatie du dollar emploie à déguiser l’expansionnisme sous les couleurs de la coopération internationale. L’idéologie de l’impérialisme, disait Lénine, bat tous les records « par le raffinement de son abominable hypocrisie » [6].
L’appui de la bourgeoisie industrielle sur le développement d’un nationalisme populaire – plus ou moins étendu dans la société urbaine puis rurale – ne correspond donc qu’à certaines phases de l’histoire contemporaine et à certains États européens. Ces périodes ont permis à cette bourgeoisie de disposer d’alliés dans sa lutte pour la suprématie politique et sociale mais aussi dans sa stratégie d’expansion mondiale. La conscience nationale peut cependant se retourner contre ses promoteurs d’un temps, la France de 1793, de 1848, de la Commune et de la Résistance étant là pour nous le rappeler. Face à cela, l’idéologie nationaliste, à vocation unanimiste, reste bien toujours la même : elle découle de la recherche d’une cohésion entre des classes aux intérêts totalement antagonistes. Mais c’était oublier que la lutte des classes ne résulte pas d’une simple volonté. Elle est, au contraire, une réalité objective directement liée à la production : elle s’intensifie avec le développement de celle-ci et la mobilisation politique des travailleurs en tant que travailleurs. C’est pourquoi il était nécessaire de trouver une stratégie de remplacement afin de maintenir ce consensus intenable et canaliser une nouvelle fois la violence sociale vers l’extérieur. Les nationalistes d’aujourd’hui, faisant de l’Europe ou de l’Occident leur nouvel espace d’identification, n’ont pas bougé d’un pouce. C’est ainsi qu’un Bernard Kouchner, tout à fait dans son rôle, peut tout à la fois déclarer « la lutte des classes, on en veut plus » [7] et participer à la campagne en faveur de l’agression contre l’Irak en 2003 puis, une fois ministre, développer une politique étrangère digne d’un néoconservateur américain. Cependant, derrière les grandes déclarations, les nationalistes sont, dans les faits, les premiers à vendre la nation si cela leur permettait de perpétuer leurs privilèges. Pétain brada la France au fascisme hitlérien. Pinochet mit l’économie chilienne sous la coupe de la Maison Blanche.