NATURE ET FONCTIONNEMENT D'UNE MACHINE À BROYER LES PEUPLES
Contrairement à la vieille rengaine, l'Europe ne fut jamais celle des peuples et ne tenta jamais de l'être. Elle répond à un besoin précis du patronat européen et mondial, réformer le cadre des structures de décisions politiques pour être mieux à même d'imposer la régression généralisée, la contre-révolution permanente.



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La matrice idéologique des « euro-constructivistes »

samedi 1er mars 2008, par Collectif

Nous nous inscrivons résolument contre ces orientations, même si elles proviennent à la base de sentiments sincères et généreux. Toutes ces propositions ont pour point commun d’oublier un fait majeur lorsque l’on fait de la politique : que celle-ci est inscrite dans le monde réel ! Monde dans lequel existent des rapports de force et que ce n’est qu’en fonction de ceux-ci que nous pouvons faire aboutir des revendications sociales. Or, pour les raisons que nous connaissons, le premier terrain de la lutte des classes reste le cadre national, que nous le voulions ou non.

À la faveur du référendum, les citoyens ont pu voir (dans la mesure où ils existaient réellement) surgir au-devant de la scène un certain nombre d’organisations se définissant comme : « antilibérale » et situées « à gauche de la gauche [1]. » Malgré des divergences marginales, tous ces appareils vont développer un discours qui peut être résumé par le slogan : « Non à la Constitution ! Non à l’Europe libérale ! Oui à l’Europe sociale ! » Lire aussi « Le « non de gauche » : Un pas en avant, deux pas en arrière... »

Il ne faut cependant pas se tromper, l’ « Europe Sociale » des partisans du « NON de Gauche » prend chez eux un sens très différent de celui défendu par la social-démocratie institutionnelle. Pour eux, il s’agit de « réorienter » les politiques de l’UE, en définitive de faire passer la lutte du niveau national au niveau européen (comme s’il s’agissait d’un facteur subjectif et qu’il suffisait d’agiter ce slogan pour que le rêve devienne réalité). Ainsi, on entendra parler de « services publics européens » ; de « normes sociales européennes »... Parfois on retrouvera des slogans pour le moins naïfs, sinon malsains : « une action conjointe des États membres de l’UE siégeant aux conseils d’administration du FMI et de la Banque Mondiale... » ou un appel à ce que le traité « fixe des limites précises au lobbying [2]. » D’autres propositions seront, elles, tout à fait ineptes, comme celle émise par ATTAC de la « Reconnaissance du droit de chaque citoyen à travailler dans la langue de son pays, et mise en application immédiate de ce droit par la France [3] » ...

Toutes ces organisations s’accordent cependant sur une volonté de pousser plus loin la logique européenne. La LCR l’explique au nom du fait que « L’émancipation ne peut s’accomplir authentiquement dans des frontières étriquées » [4]. Pour ATTAC : « Les forces progressistes du reste du monde attendraient de l’Europe qu’elle se constitue en un pôle susceptible d’impulser des politiques alternatives au niveau mondial » [5] (on peut se demander où ils ont vu cela). Pour les « collectifs du NON », enfin, le fait d’être en présence d’« un vote populaire, antilibéral et européen [6] » porterait en lui l’exigence de cette « autre Europe ».

Le mythe de l’Europe sociale

La proposition de « services publics européens » est très lourde de menace pour les citoyens. Placer les biens publics entre les mains de la Commission, voici une drôle de méthode pour les protéger ! Cela revient ni plus ni moins à signer leur décret de privatisation. De même, comment s’opposer à la casse d’un service public en France si nous acceptons la légitimité de la directive européenne qui lui sert de prétexte ou, ce qui revient au même, si nous portons comme revendication la « réorientation » de ladite directive ? En cela, il serait bon de s’interroger sur les propos d’un José Bové qui déclarait dans l’Humanité du 16 août 2007 : « La gauche de la gauche est très hexagonale, recroquevillée sur les services publics à la française ».

Autre cas, celui des revendications sociales. ATTAC, dans son Manifeste altermondialiste, propose l’harmonisation de la fiscalité dans l’Union, notamment celle des entreprises. Mais au vu des politiques fiscales menées dans la plupart des pays européens, n’est-il pas illusoire de croire que le niveau et la répartition de ces taxes pourraient être, au minimum, équivalent à celui que nous pouvons imposer, pratiquement, au niveau national ? Partant d’un « bon sentiment », la mesure ne ferait qu’accroître les profits des grands actionnaires.

De même, comment peut-on demander des transferts de souveraineté supplémentaire au niveau supranational alors que l’exercice des pratiques démocratiques les plus élémentaires est des plus précaire dans beaucoup de pays (concentration de la presse, restriction de l’opposition politique, communiste et autre, mode de scrutin imposant le bipartisme, etc.) ? A cette question nombreux sont ceux qui semblent sortir la carte de l’élargissement des pouvoirs du Parlement européen. Drôle de revendication pour des organisations « de gauche » que de vouloir donner plus de pouvoir à une instance dont les positions sont, en général, bien plus libérales que celle du Conseil (qui doit tout de même rendre un minimum de compte au niveau national). Le fait qu’elle soit élue au suffrage universel n’y change rien. L’Assemblée européenne est un antagoniste du progrès social parce que les rapports de force à son niveau nous sont défavorables par nature (le parlementarisme en régime capitaliste est ainsi fait) [7].

Lorsque nous opposons cette réalité matérielle des rapports sociaux à la nature idéalisée de l’ « Europe sociale », il nous est souvent répondu que si ces rapports de force n’existent pas aujourd’hui, il faut concentrer le travail des organisations syndicales et politiques sur la création de ceux-ci. Mais quand nous opposons que cela fait maintenant plus de vingt ans que l’on cherche à les créer sans avoir bougé d’un iota, il nous est renvoyé avec le même aplomb qu’il « est encore trop tôt », et qu’il « faut savoir être patient ». Pour nous ces affirmations ne tiennent pas la route une seule seconde. Si nous parvenons un jour à créer des rapports de force suffisants au niveau européen (ce qui est loin d’être sûr), à la vitesse où cela évolue nous pouvons attendre 20, 30 peut-être 50 ans. La question est de savoir si nous devons prendre la responsabilité de sacrifier deux ou même trois générations de travailleurs sur l’autel de la « construction » européenne ! Qui plus est, pour construire une dynamique grâce à laquelle nous [8] serions en mesure d’exiger des avancées que nous pouvons, dès aujourd’hui, imposer avec les rapports de force qui existent déjà au niveau national.

Notes

[1] Cette myriade de « mouvements » se réunit par la suite dans ce qui s’est appelé : « collectifs pour le NON », puis « collectif antilibéraux ». Ainsi, un agencement hétéroclite fut constitué, composé de partis politiques (LCR), d’associations (ATTAC, etc.), de personnalités isolées (José Bové, Raoul-Marc Jennar, etc.), de transfuges du PS (autour de Jean-Luc Mélenchon) ou des Verts (autour de Francine Bavais). Là-dessus vint se greffer toute une faune de groupuscules et de sectes, tous plus inconnus les uns que les autres (dont les plus importants sont le MARS, Cactus La Gauche, Alternative Citoyenne, AlterEkolo, etc.). Le Parti Communiste, qui représente, en termes d’effectif, au moins quatre ou cinq fois plus que toutes ces organisations réunis, vint pourtant apporter moyens humains et matériels, malgré la nature de classe de la structure (petite bourgeoisie des centres villes) et l’anticommunisme virulent d’un certain nombre de ses membres.

[2] ATTAC, Les 10 principes des Attac d’Europe pour un traité démocratique, article publié le 30/03/2007.

[3] Proposition numéro 80, Manifeste altermondialiste, ATTAC.

[4] Rouge, 8 juillet 2005, http://www.lcr-rouge.org/imprimer_a....

[5] Manifeste altermondialiste, ATTAC.

[6] Collectif du non, Après le 29 mai, on continue !, 25 juin 2005, Nanterre.

[7] Au moins le Parti Communiste avait-il une position cohérente quand il refusait que le Parlement Européen soit élu au suffrage universel. Dans deux articles des Cahiers du Communisme d’octobre 1976 et d’avril 1977, Gérard Streiff l’expliquait le plus simplement du monde : « Les communistes sont par principe partisans en toutes circonstances du suffrage universel, acquis des luttes populaires. Il s’oppose cependant avec vigueur à ce projet », « Ce qui est en question c’est, à terme, le risque de voir les institutions parlementaires françaises dessaisies progressivement de leurs pouvoirs au grand profit d’une organisation où le grand capital est assuré de trouver un appui solide ». Trente années après nous mesurons la clairvoyance de ces propos.

[8] Enfin ce ne serait déjà plus « nous » depuis longtemps...

Citer

Pour citer cet article, merci d'utiliser ces indications:
Collectif, La matrice idéologique des « euro-constructivistes », L’idéologie européenne (http://www.ideologie-europeenne.fr)
http://www.ideologie-europeenne.fr/La-matrice-ideologique-des-euro.html

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