À la faveur du référendum, les citoyens ont pu voir (dans la mesure où ils existaient réellement) surgir au-devant de la scène un certain nombre d’organisations se définissant comme : « antilibérale » et situées « à gauche de la gauche [1]. » Malgré des divergences marginales, tous ces appareils vont développer un discours qui peut être résumé par le slogan : « Non à la Constitution ! Non à l’Europe libérale ! Oui à l’Europe sociale ! » Lire aussi « Le « non de gauche » : Un pas en avant, deux pas en arrière... »
Il ne faut cependant pas se tromper, l’ « Europe Sociale » des partisans du « NON de Gauche » prend chez eux un sens très différent de celui défendu par la social-démocratie institutionnelle. Pour eux, il s’agit de « réorienter » les politiques de l’UE, en définitive de faire passer la lutte du niveau national au niveau européen (comme s’il s’agissait d’un facteur subjectif et qu’il suffisait d’agiter ce slogan pour que le rêve devienne réalité). Ainsi, on entendra parler de « services publics européens » ; de « normes sociales européennes »... Parfois on retrouvera des slogans pour le moins naïfs, sinon malsains : « une action conjointe des États membres de l’UE siégeant aux conseils d’administration du FMI et de la Banque Mondiale... » ou un appel à ce que le traité « fixe des limites précises au lobbying [2]. » D’autres propositions seront, elles, tout à fait ineptes, comme celle émise par ATTAC de la « Reconnaissance du droit de chaque citoyen à travailler dans la langue de son pays, et mise en application immédiate de ce droit par la France [3] » ...
Toutes ces organisations s’accordent cependant sur une volonté de pousser plus loin la logique européenne. La LCR l’explique au nom du fait que « L’émancipation ne peut s’accomplir authentiquement dans des frontières étriquées » [4]. Pour ATTAC : « Les forces progressistes du reste du monde attendraient de l’Europe qu’elle se constitue en un pôle susceptible d’impulser des politiques alternatives au niveau mondial » [5] (on peut se demander où ils ont vu cela). Pour les « collectifs du NON », enfin, le fait d’être en présence d’« un vote populaire, antilibéral et européen [6] » porterait en lui l’exigence de cette « autre Europe ».
Le mythe de l’Europe sociale
La proposition de « services publics européens » est très lourde de menace pour les citoyens. Placer les biens publics entre les mains de la Commission, voici une drôle de méthode pour les protéger ! Cela revient ni plus ni moins à signer leur décret de privatisation. De même, comment s’opposer à la casse d’un service public en France si nous acceptons la légitimité de la directive européenne qui lui sert de prétexte ou, ce qui revient au même, si nous portons comme revendication la « réorientation » de ladite directive ? En cela, il serait bon de s’interroger sur les propos d’un José Bové qui déclarait dans l’Humanité du 16 août 2007 : « La gauche de la gauche est très hexagonale, recroquevillée sur les services publics à la française ».
Autre cas, celui des revendications sociales. ATTAC, dans son Manifeste altermondialiste, propose l’harmonisation de la fiscalité dans l’Union, notamment celle des entreprises. Mais au vu des politiques fiscales menées dans la plupart des pays européens, n’est-il pas illusoire de croire que le niveau et la répartition de ces taxes pourraient être, au minimum, équivalent à celui que nous pouvons imposer, pratiquement, au niveau national ? Partant d’un « bon sentiment », la mesure ne ferait qu’accroître les profits des grands actionnaires.
De même, comment peut-on demander des transferts de souveraineté supplémentaire au niveau supranational alors que l’exercice des pratiques démocratiques les plus élémentaires est des plus précaire dans beaucoup de pays (concentration de la presse, restriction de l’opposition politique, communiste et autre, mode de scrutin imposant le bipartisme, etc.) ? A cette question nombreux sont ceux qui semblent sortir la carte de l’élargissement des pouvoirs du Parlement européen. Drôle de revendication pour des organisations « de gauche » que de vouloir donner plus de pouvoir à une instance dont les positions sont, en général, bien plus libérales que celle du Conseil (qui doit tout de même rendre un minimum de compte au niveau national). Le fait qu’elle soit élue au suffrage universel n’y change rien. L’Assemblée européenne est un antagoniste du progrès social parce que les rapports de force à son niveau nous sont défavorables par nature (le parlementarisme en régime capitaliste est ainsi fait) [7].
Lorsque nous opposons cette réalité matérielle des rapports sociaux à la nature idéalisée de l’ « Europe sociale », il nous est souvent répondu que si ces rapports de force n’existent pas aujourd’hui, il faut concentrer le travail des organisations syndicales et politiques sur la création de ceux-ci. Mais quand nous opposons que cela fait maintenant plus de vingt ans que l’on cherche à les créer sans avoir bougé d’un iota, il nous est renvoyé avec le même aplomb qu’il « est encore trop tôt », et qu’il « faut savoir être patient ». Pour nous ces affirmations ne tiennent pas la route une seule seconde. Si nous parvenons un jour à créer des rapports de force suffisants au niveau européen (ce qui est loin d’être sûr), à la vitesse où cela évolue nous pouvons attendre 20, 30 peut-être 50 ans. La question est de savoir si nous devons prendre la responsabilité de sacrifier deux ou même trois générations de travailleurs sur l’autel de la « construction » européenne ! Qui plus est, pour construire une dynamique grâce à laquelle nous [8] serions en mesure d’exiger des avancées que nous pouvons, dès aujourd’hui, imposer avec les rapports de force qui existent déjà au niveau national.