René Andrieu disait à ce sujet : « Ils (les communistes) sont dans la tradition de Marx et de Lénine, mais ils sont aussi dans la tradition française de Jaurès, affirmant qu’un peu d’internationalisme éloigne de la patrie et que beaucoup d’internationalisme y ramène » [1]. Lire « Le ‘gauchisme’ ou le niveau zéro de la compréhension du phénomène national » Le philosophe italien, Domenico Losurdo, posait le problème en ces termes dans un ouvrage récent :
Pour mieux comprendre ce dernier point, il peut être utile de réfléchir à l’histoire de notre pays, l’Italie. Sur la base de documents américains récemment déclassés, à la veille des élections d’avril 1948, la CIA était prête, en cas de victoire des forces de gauche, à appuyer des mouvements sécessionnistes en Sardaigne, en Sicile et à démembrer l’Italie. Devons-nous considérer ces manœuvres comme un hommage au principe de l’« autodétermination » du peuple sarde et sicilien, ou plutôt comme une menace au principe de l’autodétermination du peuple italien dans son ensemble (y compris les Sardes et les Siciliens), à qui en aucun cas ne pouvait être consenti le fait de choisir un gouvernement qui ne plaise pas à ceux qui aspirent à dominer l’univers ? [2]
Dans le terme de l’époque, Maurice Thorez parlait ainsi, en 1936 au congrès de Villeurbanne :
Dans mon rapport, je proclame que les communistes, ces internationalistes, sont légitimement fiers de la grandeur passée de leur pays, fiers de leurs grands ancêtres de 1793, fiers des combattants de février et de juin 1848, et des héros de la commune. Ils associent dans un même hommage reconnaissant la masse des paysans, les prolétaires et l’élite intellectuelle qui ont fait la puissance et la gloire de notre pays. Les communistes dénoncent et combattent ceux qui compromettent le patriotisme national et qui poussent le pays à sa décadence. Nous sommes les héritiers authentiques de la pensée révolutionnaire des encyclopédistes du XVIIIe siècle, du matérialisme philosophique de Diderot, d’Helvétius, d’Holbach. Nous continuons la lignée de ceux qui ont combattu à l’avant-garde de l’humanité.
En disant cela, nous ne perdons en rien notre engagement pour l’unité internationale des travailleurs, contre les guerres fratricides, contre l’oppression qu’exercent les pays occidentaux sur 5/6
Bien plus, nous disons que la nation s’enrichit par l’échange et le contact avec les autres peuples. C’est aussi par l’exemple, que chaque nation peut apporter par sa lutte propre, que peuvent être mis en place les liens forts de l’amitié entre les peuples et de la coopération internationale. En 1917, ce fut au tour de la Russie d’entraîner par son exemple les nations européennes dans la lutte. Des révolutions socialistes éclatèrent un peu partout en Europe et furent victorieuses pendant quelques jours voire plusieurs mois [4] en Hongrie, en Bavière, en Alsace, à Berlin avant la répression impitoyable qu’elles durent affronter. Dans la seconde moitié du XX
En dehors de ces grands moments historiques, les luttes sociales dans toutes les nations furent autant de modèles propres à inspirer les combats des autres peuples contre les attaques du capital. Elles restèrent néanmoins des luttes nationales, mais la concordance de plusieurs de ces mouvements permit de les amplifier. Ainsi, c’est grâce à l’ampleur de la lutte des cheminots français que les travailleurs du rail allemand luttent de façon opiniâtre pour des revendications on ne peut plus légitimes. Au printemps 2006, le mouvement des étudiants grecs contre la privatisation de l’université organisait des défilés dans les rues d’Athènes avec ce slogan, référence à la lutte anti-CPE : « Nous marchons dans la route que la Sorbonne a ouverte. » [5] Quand la convergence des luttes au niveau européen est possible, la chance doit impérativement être saisie. Cependant, cette convergence ne se décide pas, et ces évènements sont rares, il serait donc aberrant de renoncer à la lutte parce que celle-ci n’a pas lieu. Lire aussi « Le ‘modèle français’ n’existe pas ! »
Pas plus, que Jules Ferry n’a apporté la civilisation aux Tonkinois, ce n’est pas par l’imposition des sous-produits « culturels » de la puissance dominante que peut se fonder l’amitié entre les peuples et l’échange des cultures. C’est en visionnaire que Jean Jaurès disait déjà au début du siècle dernier :
Quand un syndicaliste révolutionnaire s’écrie au récent congrès de Toulouse : « À bas les patries, vive la patrie universelle » il n’appelle pas de ses vœux la disparition, l’extinction des patries dans une médiocrité immense, où les caractères et les esprits perdraient leur relief et leur couleur. Encore moins appelle-t-il de ses vœux l’absorption des patries dans une énorme servitude, la domestication de toutes les patries par la patrie la plus brutale, et l’unification humaine par l’unité d’un militarisme colossal. En criant « À bas les patries », il crie « À bas l’égoïsme et l’antagonisme des patries, à bas les préjugés chauvins et les haines aveugles, à bas les guerres fratricides, à bas les patries d’oppression et de destruction », il appelle à plein cœur l’universelle patrie des travailleurs libres des nations indépendantes et amies.
C’est bien contre cette médiocrité dont parlait ce grand défenseur de la paix que nous nous élevons. Lire aussi : « Social-démocratie ou trahison de l’intérêt des peuples » Loin d’avoir rapproché les peuples, cette médiocrité européenne les a au contraire éloignés, au profit de la non-culture mondiale, support à l’idéologie du dollar et de l’euro. On prétend que les jeunes Européens se sont rencontrés grâce à l’Europe, mais l’allemand n’est quasiment plus enseigné à l’école, ne parlons même pas de l’italien, du russe (langue la plus parlée du continent) ou du portugais. Faut-il s’étonner que nombre de bacheliers ne soient pas capables de situer dix villes françaises mais connaissent quasiment tous Benidorm (station balnéaire espagnole), qui est étudiée en long et en large dans le cadre d’une insipide étude de documents. Détruisant la géographie au profit de la géopolitique, on formate aussi les grilles de lecture des futurs citoyens, la vie des peuples étant résumée par la survenance des crises, d’où la nécessité du gendarme mondial. Ces jeunes Européens (car les Européens ne peuvent être que jeunes et riches) n’ont en fait rien échangé. Ce qui les a rapprochés n’est en rien leurs cultures, ni même la culture états-unienne (car l’histoire partagée par les ouvriers de Détroit est bien d’une autre nature que celle des NCIS ou autres Expert Miami), mais la source même de leur commune aliénation. Après cela, il est difficile de s’étonner qu’une postulante au CAPES d’histoire, lors d’une émission de France 2, ne connaisse pas l’ex-capitale de la RFA, bien qu’elle doive choisir entre 4 réponses possibles.
C’est bien en ce sens qu’il convient de défendre bec et ongle ce qui constitue le patrimoine de chaque peuple. Non pour le garder jalousement, mais au contraire pour le faire partager. C’est dans Fils du peuple que Maurice Thorez dira :
Ce sont les communistes, ces internationalistes, qui deviennent actuellement les meilleurs défenseurs du patrimoine national. Ce sont les communistes qui ne veulent pas que le produit du travail de plusieurs générations soit maintenant livré aux banquiers anglo-américains. Il est évident que, lorsque les communistes prennent une telle position, quand ils disent contrairement aux chefs socialistes : « Nous ne voulons pas payer les banquiers anglais et américains ! » ce n’est pas pour faire plaisir aux banquiers de leur propre pays, mais c’est par volonté bien déterminée de se libérer le plus tôt possible également de la dictature des banquiers de ce pays. [6]
Lire aussi : « La position nationaliste et la création d’un nationalisme européen »