NATURE ET FONCTIONNEMENT D'UNE MACHINE À BROYER LES PEUPLES
Contrairement à la vieille rengaine, l'Europe ne fut jamais celle des peuples et ne tenta jamais de l'être. Elle répond à un besoin précis du patronat européen et mondial, réformer le cadre des structures de décisions politiques pour être mieux à même d'imposer la régression généralisée, la contre-révolution permanente.



La CES : de la lutte à l’institution

samedi 1er mars 2008, par Collectif

Ce syndicat n’est pas né de la convergence des luttes au niveau européen mais est une création directe des structures européennes, rassemblant au départ les syndicats nationaux les moins combatifs. Ses permanents bruxellois sont complètement coupés du monde du travail et s’apparente aux eurocrates des institutions voisines. Ses positions s’en ressentent : elle organise des manifestations en faveur du traité de Maastricht, appelle à voter Oui en 2005 et réclame en ce moment la ratification du Traité de Lisbonne. Syndicat du compromis et de la collaboration de classe, l’action de la CES est incompatible avec ce que nous défendons et ce pourquoi nous luttons à tous les niveaux.

La CES en symbiose avec les institutions européennes

La CES est une agglomération de syndicats nationaux, qui compte aujourd’hui 82 centrales adhérentes. À la différence des confédérations syndicales nationales, issues de l’union des forces de mobilisation dans les différentes branches économiques, la CES n’est pas née de la convergence des luttes au niveau européen, ni du regroupement de fédérations professionnelles, mais est une création directe des structures européennes. En 1973, le Secrétariat syndical européen, chargé d’accompagner la création de la CEE, est la cheville ouvrière du projet. Mais qui compose cette institution ? Sept syndicats, tous issus de la Confédération Internationale des Syndicats Libres (CISL). Pour mémoire, la CISL est l’organisation historique qui initia la division syndicale internationale. Créée en 1949 de la scission de la Fédération Syndicale Mondiale (FSM), suspectée d’entretenir trop de lien avec le camp socialiste. Elle regroupait autour des grands syndicats américains (dont on connaît les relations, au haut niveau, avec leur gouvernement) toutes les organisations anticommunistes, notamment Force Ouvrière en France [1]. Ceux-ci sont rejoints, en 1974, par des syndicats issus de la Confédération Internationale des Syndicats Chrétiens (à l’intérieur de laquelle on connaît le poids du Vatican) avec le soutien explicite de leur organisation internationale.

La CES est une organisation qui fonctionne en symbiose avec les institutions européennes (de l’avis même de ses partisans). Le peu de personnes y travaillant (une centaine tout au plus) est là pour en attester. Son financement est en grande partie assuré par la Commission européenne. Celle-ci lui fournit une aide logistique et matérielle importante (prêt des salles, etc.), finance des extensions institutionnelles pour « encourager la formation et la recherche syndicale (sic !) », prend en charge une grande partie des frais de fonctionnement. En contrepartie, la Commission y est omniprésente, ses représentants peuvent assister aux réunions, y faire preuve de condescendance et même délimiter les thèmes investis.

La Confédération est constituée de représentants totalement déconnectés du monde du travail, étant, soit permanents depuis des lustres et totalement coupés de leurs syndicats de base (pour peu qu’ils se souviennent qu’ils en ont eu un), soit techniciens de formation bureaucratique et n’ayant jamais vu une entreprise. Beaucoup proviennent des écoles préparant aux concours de l’administration européenne (collège d’Europe, etc.) et aucun d’entre eux n’est issu des milieux populaires [2]. Nombreux sont ceux qui ont postulé à plusieurs institutions européennes, quelle qu’elles soient, avant d’ « atterrir » à leur poste (certains même à l’UNICE et à la CES en même temps [3]). On peut raisonnablement imaginer le degré de conviction dans la lutte qui anime le personnel. Comment peut-on appeler cela, sinon par le terme consacré : un syndicat-maison ? Lire aussi : « Les partenaires sociaux européens et la lutte des classes »

Un syndicalisme de compromis

Cette filiation historique se traduit dans les faits. En 1992, on verra la CES organiser des manifestations en faveur du traité de Maastricht. En 2005 elle remettra le couvert pour appeler à l’adoption du TCE. Enfin, le 20 juin 2007, elle défilera à Bruxelles pour appeler au retour de la « charte des droits fondamentaux » dans le nouveau texte (qu’elle approuve par ailleurs), visiblement pour aider les eurocrates à donner une fausse coloration « sociale » à leur traité. Ainsi dans l’appel à l’euro-manifestation du 19 mars 2005, nous pouvions lire : « L’Europe sociale se trouve renforcée par la nouvelle Constitution » ou encore « Le renforcement d’une Europe sociale revient à dire ‘oui’ à l’objectif politique du rétablissement du plein-emploi, ‘oui’ à l’égalité de traitement des deux sexes et ‘oui’ à la non-discrimination, quelle qu’en soit la base ! ».

La composition de l’organisation permet d’expliquer bien des choses. Les centres de décision sont dominés par des appareils n’ayant aucun rapport avec les syndicats de lutte que nous connaissons. Majoritairement nous y trouvons les trade-unions nordiques et anglo-saxons, dont le rôle dans leurs États respectifs s’apparente plus à des missions de gestion, allant même dans certains cas jusqu’à s’occuper de l’assurance chômage, qu’à des objectifs de lutte. Au contraire, on verra souvent ces syndicats jouer le rôle de briseurs de grève. En Suède, par exemple, les débrayages sont illégaux à partir du moment où un accord collectif a été signé dans la branche concernée [4]. Ainsi, sur le plan des luttes sociales en Europe, peut-on penser que l’agglomération de directions syndicales, issues de réalités n’ayant rien à voir les unes avec les autres, est un pas en avant vers la convergence des revendications ? On peut franchement en douter. Par contre, elle légitime dans bien des domaines les politiques de régression qu’elle accompagne volontiers, à l’instar de son plus fidèle représentant en France, la CFDT.

Ainsi, les eurocrates les plus convaincus, tels Brigitte Favarel-Dapas, dans « L’UE, les notices », rendront grâce à la CES pour son action dans la « négociation collective » : « De ce dialogue sont issus plusieurs ‘avis communs’ qui ont sans doute contribué à faire évoluer les mentalités, à préparer la négociation européenne, à faire prendre conscience de la dimension européenne dans les fédérations nationales et légitimer les politiques économiques et sociales mises en œuvre au niveau communautaire ». De même, Keith Richardson, ancien numéro 1 de l’ERT, admettra le 21 février 1997, concernant la présence de trois membres de la CES au sein du groupe consultatif sur la compétitivité (le CAG) que : « le fait qu’ils aient signé les rapports du CAG donne [à ces rapports] un supplément de poids » [5].

En France, comme dans la plupart des pays latins, les traditions de lutte syndicale et politique s’opposent frontalement à cette vision du « dialogue social européen » qui n’est qu’une capitulation devant les intérêts des grands groupes. Pourtant, celui-ci est la base de l’ « Europe Sociale » que le PS appelle de ses vœux. Notre position n’est pas celle de l’affrontement à tout prix. Mais nous savons par expérience que ce qui n’est pas défendu est repris par le patronat. Si nous attendons que ce soit lui qui devienne raisonnable et juge des acquis sociaux qui peuvent être conservés par les salariés, on passe tout à fait à côté des enjeux. Pour reprendre brutalement ce que nous disions tout à l’heure : il n’y a pas de « partenaires sociaux », il n’y a que des ennemis de classes ! Nos conquêtes sociales représentent autant de fonds qui ne vont pas dans les poches des financiers.

Il y a donc des limites à la négociation et nous ne pouvons pas continuer de rester dans une posture strictement défensive, dont l’optique serait de limiter la casse exclusivement. La CES se situe tout à fait à l’opposé de la vision des choses que nous défendons : elle n’a pas pour but de mener la lutte mais au contraire de l’étouffer pour s’imposer comme « partenaire de référence ». Elle conduit de fait à accompagner la résignation généralisée des travailleurs dans la conviction que seule la voie du capitalisme est possible.

En France, le meilleur disciple de la CES reste la CFDT. Ses orientions sont ni plus ni moins celles qui sont prises au niveau européen. Cette organisation doit-elle être un modèle pour nous, elle qui, en 2003, plantait un énième couteau dans le dos des travailleurs en signant l’ « accord » du gouvernement Raffarin sur l’augmentation du temps de retraite sans aucune compensation ? Le rôle des syndicalistes qui veulent réellement défendre leur peau doit-il être d’essayer de réorienter un appareil [6] pourri jusqu’au trognon ? Lire aussi : « La CES et la CGT »

Notes

[1] Dans les faits, ce qui présida à la création de la CISL fut le refus des membres qui la constitueront de désavouer la politique d’expansion impérialiste de leurs gouvernements respectifs

[2] Parmi les 7 membres du secrétariat : John Monks (britannique), secrétaire général, titulaire d’une licence en histoire économique, commence au TUC à 24 ans, Reiner Hoffmann, titulaire d’un DU de sciences sociales et économiques en Allemagne (n’a jamais été élu dans un syndicat national), Josef Niemiec (polonais), diplômé en philologie romane, Maria Helena André (portugaise) diplômée en langue (entre au syndicat comme assistante au département international), Catelene Passhier (hollandaise), diplômée en droit (entre à la FNV, la confédération syndicale néerlandaise, comme conseillère juridique), Walter Cerfeda (italien) écrivain diplômé d’études supérieures.

[3] Un peu comme si un jeune diplômé, voulant entrer en politique, postulait à la fois à l’UMP et au PS. Cependant, au vu de la composition du dernier gouvernement, on peut se demander si cela ne se fait pas déjà...

[4] Quand on connaît l’état de bureaucratisation de l’organisation historique des salariés, on peut raisonnablement se poser la question de la réalité du droit de grève dans ce pays.

[5] EUROPE INC, op. cit., p. 86

[6] Nous ne parlons pas ici de la masse des adhérents, qui dans de nombreux cas (notamment en 2003) se sont trouvés directement en opposition avec François Chérèque, mais qui continue à militer sur leur lieu de travail car il n’existe pas d’autres syndicats

Citer

Pour citer cet article, merci d'utiliser ces indications:
Collectif, La CES : de la lutte à l’institution, L’idéologie européenne (http://www.ideologie-europeenne.fr)
http://www.ideologie-europeenne.fr/La-CES-de-la-lutte-a-l-institution.html

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