Dans les faits, l’UE suit les recommandations du patronat et favorise la concentration des capitaux européens et américains. Les restructurations industrielles « à l’européenne » se font donc au profit du plus fort. Ainsi, fin 1977, les principaux trusts européens de fibres synthétiques se sont constitués en cartel pour réglementer les investissements, fixer leurs prix de vente et réduire les capacités de production avec le soutien affiché de la Commission. Visiblement contraire aux dispositions du traité de Rome, ce cartel n’est pas condamné. Bien au contraire, le vicomte Davignon propose de modifier les textes en autorisant la constitution de « cartels de crise ». En Europe, la volonté du plus fort finit toujours par avoir force de loi…
En fait, la contradiction entre volonté affichée de créer de grands « champions européens » et l’absence de politique industrielle n’est qu’apparente. Les « champions européens » doivent se faire spontanément grâce aux vertus du « marché où la concurrence est libre et non-faussée », c’est-à-dire suivant la loi, intrinsèque au capitalisme, de la concentration des moyens de production au sein de groupes monopolistes. Ils deviennent donc des groupes multinationaux comme les autres, au capital tout à fait cosmopolite (qui plus est largement anglo-saxon). Le mythe de l’ « entreprise européenne » n’aura eu pour but que de justifier la perte du contrôle par les nations de leurs outils de production, d’augmenter les profits, de donner aux nouveaux maîtres la possibilité de « restructurer ». Voir « Airbus : un outil performant mis en pièce au profit du capitalisme européen »
Une attaque tous azimuts
La volonté de laisser mourir voire de liquider certains secteurs industriels reste réelle chez les responsables européens. Günter Verheugen, vice-président de la Commission européenne, responsable pour l’entreprise et l’industrie, annonce à ses interlocuteurs de la Confindustria, le plus grand syndicat patronal italien, à Bologne le 18 novembre 2005 : « Permettez-moi de faire allusion à un autre défi : réussir des changements structurels. Ainsi que la crise du textile l’a montré, ce serait irresponsable de ne pas dire à certaines branches d’industrie la vérité et de leur donner un faux sentiment de sécurité : ‘Les affaires gérées selon les habitudes’ conduisent à une impasse. À l’époque de la mondialisation, le changement structurel et l’innovation constante sont inévitables et même nécessaires afin d’obtenir des succès. La Commission est favorable à une approche active volontariste de la compétitivité et ne recommande pas des mesures protectionnistes ». Il ajoute aussitôt qu’« il est donc nécessaire de soutenir les employés concernés par les restructurations industrielles. Ce soutien sera très souvent concentré dans certains secteurs et quelques régions ». Mais il ne s’agit que d’un accompagnement minimal qui n’élimine pas le chômage de longue durée et ne lutte pas contre la désindustrialisation. Cette politique de soutien sert uniquement à faire passer plus facilement la pilule en rendant moins brutaux ou moins visibles les effets immédiats de la liquidation de tout un secteur industriel sans rien changer aux conséquences à moyen et long terme. Les employés des filières textiles sont donc prévenus de ce qui les attend ! Ils ne sont d’ailleurs pas les seuls concernés car le même responsable suggère « de mieux accompagner la restructuration nécessaire des secteurs comme le textile, le cuir, les céramiques ou l’industrie de l’acier par une anticipation accrue des changements et, par conséquent, par un usage plus déterminé des moyens structurels de l’UE. »
Contrairement à ce que l’on pourrait penser, « accompagner la restructuration » ne signifie pas rechercher un nouveau développement industriel dans une région touchée par la crise (par exemple à travers un réinvestissement massif et la formation des salariés susceptibles d’être concernés par une mutation de l’appareil productif). Il s’agit plutôt d’une politique volontaire de diminution des capacités de production. À ce titre, la politique européenne de la sidérurgie est symptomatique. Voir « Sidérurgie : l’Europe au service de la désindustrialisation »
Dans toutes les branches industrielles, les politiques aveugles de libéralisation ont été un véritable carnage. Quelques exemples à la louche : entre 1989 et 1994, le personnel de Philips (Pays-Bas) chute de 22 %, soit 68 000 emplois. British Telecom fait passer son effectif de 235 000 à 125 000 entre 1985 et 1996. Pilkington (verrerie, Royaume-Uni) supprime 9 000 postes en 98, dans le même temps son directeur exécutif déclarait que l’entreprise empochait un minimum de 20 % sur les investissements et de 12 % sur les ventes.
Pour ce qui est du textile, les partisans du OUI au traité européen ne manquèrent pas de crier au scandale du dumping chinois. Certains eurent même le culot de prétendre que l’adoption de la « constitution » serait seule capable de protéger l’industrie communautaire. Pourtant, ce furent les mêmes qui, par l’intermédiaire du représentant européen unique à l’OMC, ont accepté les accords qui ont totalement ouvert le marché à ces importations.
De même, c’est toujours sous couvert de recommandations de la Commission européenne, de directives ou d’accords internationaux (comme l’accord OCDE de décembre 1994 signé par Nicolas Sarkozy demandant explicitement l’arrêt des subventions d’État aux constructeurs de bateaux), que se fera dès les années 80 la casse massive de l’industrie navale. En 1987 : fermeture des chantiers de Dubigeon (dans le même temps 300 millions de Francs de bénéfice dégagés par le groupe Alsthom). En 1989 : fermeture des chantiers de la Ciotat et de La Rochelle. En 1999 c’est au tour du Havre. Aujourd’hui seul subsiste St-Nazaire dans les conditions difficiles que l’on connaît avec le rachat en 2006 par le norvégien Aker Yards [1]. Toutes ces industries avaient été nationalisées, elles étaient potentiellement rentables (il n’y a qu’à voir le développement considérable de la Corée-du-Sud grâce à la construction de navires), les débouchés en rapport avec l’accroissement du commerce international sont immenses, encore fallait-il vouloir investir et développer une politique en aval (par exemple une politique nationale du transport maritime de marchandises). Mais, pour cela, il aurait fallu s’affranchir du carcan de Maastricht. Les gouvernements ont fait leur choix. Ils ont préféré grossir les rangs des chômeurs en ajoutant deux millions de personnes supplémentaires dans l’Europe des 15 entre 1991 et 2003.
Le capital américain, pilier de l’intégration industrielle européenne
L’entrée massive du capital états-unien dans l’économie est un processus de plus, amorcé et amplifié par l’intégration européenne. Ainsi, l’association CEO notait qu’en 1997, 384 milliards de dollars furent consacrés à ces fusions européennes, augmentant de près de 50 % par rapport à 1996, mais rapidement dépassées par les chiffres de l’année suivante. Déjà en 1966, le secrétaire d’Etat au commerce des Etats-Unis prévoyait une augmentation des investissements en Europe occidentale de près de 40 % cette année-là (celle de la mise en place effective du marché commun). De nombreux économistes constataient de même qu’à cette époque, un nombre important de secteurs industriels de premier plan étaient déjà majoritairement sous le contrôle direct de firmes américaines. Or il est plaisant de constater que dès ses premières heures, le Marché Commun se bâtissait pour soi-disant faire fasse au « défi américain ». Des dizaines d’exemples nous prouvent qu’il n’en est rien, mais, qu’au contraire, le capital anglo-saxon est devenu au fil du temps totalement hégémonique en Europe occidentale.
Un simple exemple, mais qui concerne un secteur particulièrement sensible : l’industrie de la défense. En 2007, à l’occasion du 47e salon de l’Aéronautique au Bourget, Nicolas Sarkozy lance un discours appelant à une « industrie européenne intégrée » (dans le domaine de la défense bien entendu). Il faudrait donc rapprocher les industries « européennes » du secteur. Seulement en 2007, le groupe Thalès entre à hauteur de 25 % (probablement 35 % prochainement) dans le capital de la Direction des Constructions Navales (DCNS, marine militaire), introduisant ainsi des administrateurs privés dans une industrie à haut risque pour la sécurité nationale [2]. Or, en 2004 avait lieu la fusion d’Alcatel avec Lucent, dont l’actionnaire principal est un fond de pension américain alors que dans le même temps Alcatel augmentait sa participation dans le groupe Thalès, la faisant passer de 9,5 % à 21,6 %, confortant ainsi sa place d’actionnaire de référence. En 2004 toujours, c’est le chantier HDW détenu par le fond de pension américain OEP qui fusionne avec la division navale de Thyssen Krupp (Allemagne). Plus généralement, c’est suite aux privatisations d’une industrie auparavant contrôlée par les seuls États que le danger devient élevé de voir débarquer les investisseurs états-uniens. Quand on connaît les rapports étroits qu’entretient le département de la défense américain avec les industriels nationaux de ce secteur, il devient évident que prétendre à une politique industrielle autonome est purement démagogique : l’UE, et dans son sillage les gouvernements des États membres, ne voient aucune raison de s’affranchir réellement de la tutelle outre-Atlantique.