Résumés français et anglais en fin de texte
Décrypter l’Idéologie Européenne ne consiste pas pour nous à aller rechercher les racines de l’« idée d’Europe » au fin fond des âges. Nous refusons cette hypothèse essentialiste et tautologique qui prétend chercher ce qu’elle a déjà trouvé. Ce qui nous intéresse au contraire, c’est le moment à partir duquel le discours « euroconstructif » devient idéologique, c’est-à-dire sert de paravent à des intérêts moins avouables.
On peut à bon droit faire commencer l’Idéologie Européenne, au sens « antiscientifique » ou « antirationaliste » que revêt le terme d’idéologie, au moment où une fracture se dessine, au sein de la bourgeoisie intellectuelle, entre tenants des Lumières d’une part et romantiques de l’autre. C’est le mouvement romantique allemand qui fait le premier référence, au mépris de toute analyse historique, à l’Europe. Manière pour lui de passer outre plusieurs faits qui ont véritablement contribué à la désagrégation de l’ensemble chrétien du Moyen-âge en Europe : Réforme, industrialisation, perte de la foi. Ceux qui veulent inscrire les racines chrétiennes dans l’Europe, cent ans après la séparation de l’Eglise et de l’Etat en France, ne s’y prennent pas différemment pour combattre la laïcisation des sociétés modernes.
L’Europe contre la révolution
On peut prendre comme exemple Novalis, précurseur de cette littérature européenne et romantique, le très réactionnaire auteur de L’Europe et la Chrétienté. La différence entre Hegel et Novalis est éclairante. Hegel n’a aucune gêne à faire référence explicitement à l’Europe comme ensemble constitué au Moyen-âge par rapport à la chrétienté, mais comme un ensemble dépassé. À la même époque, Novalis écrit L’Europe et la Chrétienté comme un programme de retour aux sources pour lutter contre la Révolution française. Car c’est bien la Révolution française qui va distribuer la plupart des rôles et des enjeux.
Sans faire abstraction des différences historiques, de Novalis à par exemple un Jürgen Habermas, c’est, à travers l’Idéologie Européenne, le même compte qui se règle avec la Révolution ou l’idée de révolution.
La Pensée ayant consacré à Habermas un article lors de son précédent numéro, une présentation de l’auteur, entre autres, d’un récent Sur l’Europe, serait superflue. Notons simplement que Novalis comme Habermas, malgré des différences que nous ne nions pas, ont au moins ce point commun de vouloir que l’histoire s’arrête en chemin, qu’il n’y ait plus de politique, qu’elle soit enfin, selon le mot d’Enzensberger qualifiant Angela Merkel, confiée à une « ménagère ». Pour Novalis, cela s’incarne dans un projet conservateur classique. Pour Habermas, il s’agit d’entériner la réduction de la politique à de vagues compensations social-démocrates. Au combat politique doit succéder la négociation dialogique, la compétition régulée, le débat rationnel entre intérêts divergents afin de « civiliser le capitalisme » . Projet qui s’accompagne d’une démission devant le fait accompli de l’impérialisme (qu’Habermas confond avec la mondialisation). Habermas va jusqu’à déclarer, en s’en réjouissant, que « les conditions économiques qui se sont transformées sous l’effet de la mondialisation interdisent à l’Etat national toute intervention sur les ressources fiscales. » La social-démocratie allemande teintée de paternalisme bismarckien et d’un soupçon de football serait donc le modèle universel, l’horizon indépassable.
A ces tendances fondamentales, on peut ajouter d’autres figures idéal-typiques. Après la réduction de l’Europe à la vision romantique de Novalis ou social-démocrate d’Habermas, on peut rapidement évoquer ce qu’on pourrait qualifier d’Europe fédéraliste ou d’« Europe suisse », de Denis de Rougemont, qui n’hésitait pas à déclarer que son pays était un modèle pour l’Europe . Rougemont a joué un rôle clef dans l’idéologie européenne. Il prétend avoir créé le « premier mouvement de résistance qui ait été créé en Europe » mais il ajoute « heureusement, il n’a jamais eu à entrer en fonction contre les Allemands. » Et pour cause, ce mouvement a été créé en Suisse ! Après il a confortablement passé le reste de la guerre à New York… Ce qui lui a permis de faire la leçon aux tenants de l’Etat-nation. De retour des Etats-Unis, Rougemont participe au premier Congrès de l’Europe à La Haye en 1948, présidé par Winston Churchill, avec Robert Schuman. Puis à la création du Centre européen de la Culture, centre conçu dans la perspective d’une fédération européenne.
Adepte un temps du mouvement personnaliste (l’école d’Uriage dont on connaît les inclinations pétainistes), il estimait que le citoyen de l’Etat-nation n’était pas assez « responsable » :
« Pour servir les finalités suprêmes de l’homme, libre et responsable, et aimer d’une manière active, il faut absolument de petites communautés. Nous ne sommes pas faits pour vivre dans de grands Etats-nations, sous la direction de l’Etat et de ses fonctionnaires. Nous sommes faits pour vivre dans notre commune, dans notre famille d’abord, dans notre petite région, et c’est là que peu à peu j’ai retrouvé ma tradition suisse de fédéralisme poussé encore plus loin que ce n’est le cas aujourd’hui, où une tendance centralisatrice apparaît en Suisse, tendance qu’il nous faut combattre. »
D’un trait de plume, Rougemont prétend ainsi effacer toute l’histoire de France, tout l’effort du peuple français pour conquérir son unité. C’est l’esprit de clocher poujadiste et picrocholien contre la république une et indivisible. Face à une conception républicaine qui intégrerait les différents apports historiques et culturels dans un creuset qui garantirait à chacun des droits égaux, le fédéraliste ne conçoit de construction politique que sous l’angle du particularisme. Un Maurras ne s’y prenait pas autrement lorsqu’il tentait de passer la France au filtre de son réductionnisme en ne retenant que l’histoire pré-républicaine, ou encore à son apport latin, à l’exclusion de tous les autres. Pour prendre un autre exemple, l’Europe hitlérienne s’est « construite » (on pourrait revenir longuement sur cette notion de « construction » européenne qui consiste essentiellement en un démantèlement méthodique de la souveraineté nationale, version institutionnelle de la « destruction créatrice » chère à Schumpeter) au nom de la lutte contre le « judéo-bolchevisme », ennemi de l’intérieur et de l’extérieur. L’Europe de Maastricht se construit aujourd’hui contre la généalogie républicaine. Elle est, non le dernier jalon d’un mouvement général vers la paix perpétuelle des Lumières, mais un épisode de la contre-révolution du capital.
Le parcours d’un Robert Schuman est révélateur à cet égard. Dès sa prise de nationalité française, il a milité pour le maintien du Concordat en Alsace-Moselle. En 1940, il n’a pas hésité à rayer d’un trait de plume la République en attribuant les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain (« détails » que ne mentionne pas le site internet de fondation Robert Schuman , « centre de recherches sur l’Europe », laquelle, au passage, n’a pas un rôle marginal en ce qu’elle bénéficie d’une tribune régulière au Figaro).
Si ces mouvements bien conscients de contre-révolution sont le plus souvent officieux, l’on doit se réjouir que Bernard-Henri Lévy, dans son dernier ouvrage où il fustige les tenants du « non » au referendum, ait choisi de clamer très ouvertement sa haine du jacobinisme. Lorsqu’il parle de la gauche du non, il écrit :
« Je n’aime pas sa façon de crier à tout bout de champ, “République ! République !“ comme si qui que se soit songeait à la lui prendre, sa République. Je n’aime pas ce prurit jacobin qui est en train de la reprendre alors que le jacobinisme lui est ce que le maurrasisme est à la droite – l’inverse, c’est-à-dire la même chose, et la même crispation identitaire, souverainiste et éventuellement chauvine » .
Le pétainiste Maurras, contrairement aux jacobins, n’a pas assuré, c’est le moins qu’on puisse dire, la défense nationale. Pour BHL, la République n’est pas en danger, et elle ne l’a pas été non plus en 1793 ! Pour preuve, lorsqu’il évoque la Commune de Paris, il détaille les exécutions des généraux Lecomte et Clément-Thomas et des cinquante otages de la rue Haxo, mais à aucun endroit de son livre, il n’est fait mention de la Semaine sanglante qui fit 30 000 morts dans Paris en une semaine… Pour preuve, lorsqu’il balaie d’un revers de plume toute la résistance communiste en France comme en Union soviétique, en Yougoslavie, en Chine, en Allemagne etc., n’y voyant (et là, on peut parler de révisionnisme) que « le fascisme rouge » des « prolétaryens » (sic).
Qu’ils soient fédéralistes comme Rougemont, formalistes comme Habermas, chantres de l’Europe-puissance ou de l’Europe chrétienne ou partisans de l’Europe américaine, les Eurobéats ont en commun de passer sous silence le mouvement républicain. Le jacobinisme est leur ennemi juré, véritable moteur négatif de la « construction » européenne. Ce qui prouve la pertinence et la puissance révolutionnaire de l’idée jacobine aujourd’hui.
L’Europe anhistorique
Parfois encore, ce n’est pas simplement la Révolution française mais les progrès des temps modernes qui sont remis en cause. Par exemple Jan Patočka, disciple de Husserl, et par ailleurs célèbre martyr de la cause anticommuniste en Tchécoslovaquie, présente la modernité en Europe en ces termes :
« C’est le souci de l’âme, tês psukhês epimeleia, qui a créé l’Europe – il n’y a aucune exagération à soutenir cette thèse. Le grand tournant de la vie de l’Europe occidentale semble se placer au XVIe siècle. C’est à dater de cette époque qu’un autre thème, à l’opposé du souci de l’âme, se porte au premier plan, accapare et transforme un domaine après l’autre – politique, économie, foi et savoir –, imposant partout un style nouveau. Le souci d’avoir, le souci du monde extérieur et de sa domination, l’emporte sur le souci de l’âme, le souci d’être. »
On aurait pu répondre à Patočka que du XVIe au XXe, le décollage qu’a constitué l’alphabétisation, la déchristianisation, la révolution industrielle, le contrôle des naissances, la montée du socialisme, font indéniablement partie de notre modernité. Ce sont des acquis irremplaçables. Et il convient d’ajouter qu’il ne s’agit pas d’acquis obtenus par un processus mécanique mais de haute lutte. On ne peut en tout cas présenter le modèle européen comme le fait, par exemple, Emmanuel Todd, comme des contributions diverses d’entités nationales homogènes :
« Le modèle démocratique européen qui se généralise après la Deuxième Guerre mondiale et qui triomphe à l’Est en 1989, deux siècles après l’ouverture de l’âge idéologique moderne par la Révolution française, est, comme la richesse matérielle du continent, un produit de synthèse, mêlant des éléments anglais, français et allemands. Le respect des droits individuels est une invention anglaise, le suffrage universel est une contribution française, la sécurité sociale est nettement d’origine allemande. »
Ici, à la négation du rôle de l’Etat-nation (de Novalis à Habermas), succède la négation du conflit social au sein de l’Etat-nation. On sait très bien que le suffrage universel en France est le produit d’une lutte centenaire entre la bourgeoisie et les travailleurs, que l’embryon de Sécurité sociale introduit par Bismarck résultait de la pression du Parti Social-démocrate, alors parti ouvrier le plus organisé et puissant au monde. Quant aux droits individuels anglais, on ne peut les penser sans tenir compte d’une des plus grandes révolutions de l’ère moderne. Enfin, les progrès démocratiques en Europe résultent eux-mêmes de la pression qu’exerçait le monde socialiste sur la bourgeoisie capitaliste occidentale. Pour preuve, il suffit d’évoquer comment celle-ci s’évertue à revenir sur ces concessions depuis le déclin du mouvement social au niveau mondial.
Voir ainsi la modernité européenne comme une sorte de partenariat de différents génies nationaux homogènes revient à attribuer à telle ou telle entité nationale ou supranationale des pouvoirs magiques.
Cette pensée magique, essentialiste, se reflète également dans la manière de présenter la prétendue « culture européenne ». Cette dernière se réfère généralement au concept husserlien de « créations culturelles » (Kulturgebilde), pour qui « notre humanité européenne recèle une entéléchie qui lui est innée, qui domine tous les changements affectant la forme Europe et leur confère un sens, celui d’un développement orienté vers un pôle éternel » . La caricature étant donnée par Slavoj Žižek qui pose dans son ouvrage éponyme la question « que veut l’Europe ? », comme Freud posait la question « que veut la femme ? », en essayant de traiter l’Europe sur le divan, comme une entité psychique. La psychanalyse était déjà un réductionnisme, une prétention de parler de la psyché en dehors de la production. Ici, il va s’agir de plaquer sur la production des critères purement « psy ».
Žižek, tout homme de gauche qu’il prétend être, voit la résistance à l’impérialisme américain uniquement sous l’angle psychologique de l’arrogance d’une nation en perte de vitesse, excluant totalement les « valeurs » dont cette nation est historiquement porteuse :
« Le refus de l’ “américanisation“ qui s’exprime en France, et que partage plus d’un nationaliste de gauche et de droite, est ainsi, en définitive, le refus d’accepter que la France elle-même perde de son rôle hégémonique en Europe. Le nivellement des influences entre petits et grands Etats-nations peut donc être compté parmi les effets bénéfiques de la globalisation. » Et d’ajouter « Au lieu de faire, et plus activement encore, ce que faisaient précisément les Américains – mobiliser les “nouveaux Etats européens“, organiser le nouveau front commun – la France et l’Allemagne jouèrent en solo avec arrogance. »
Dans l’Idéologie Européenne, la référence culturelle confère une valeur inestimable à celui qui l’utilise, sans doute parce que, en bonne logique libérale, « ce qui est rare est cher »… La référence culturelle recouvre peu à peu la référence historique. Nées de conflits réels, les œuvres rassemblées arbitrairement sous le nom de « culture » sont recyclées dans l’idéologie. Elles servent désormais de décoration rhétorique au mouvement mondial de décivilisation, d’analphabétisation et d’oppression, qui s’appelle libéralisme, et qui s’exprime par la sophistique de l’Idéologie Européenne. Ainsi de la référence à la Grèce, à l’instar de la citation de Thucydide figurant en préambule du projet de constitution. Le vernis culturel permet ici de dissimuler des messages politiques autrement plus emblématiques. Quand Žižek fait référence au modèle grec après la chute du socialisme à l’Est, c’est en toute bonne foi d’un point de vue « de gauche » :
« Est-il possible d’imaginer une appropriation de gauche de la tradition politique européenne ? Ne fut-ce pas la politisation dans une acception spécifiquement grecque qui réapparut violemment avec la désintégration du Socialisme est-européen ? »
Žižek ne croit pas si bien dire. Effectivement, il y a eu désintégration des démocraties socialiste, aussi imparfaites qu’elles aient été, au profit de l’instauration d’une démocratie « à l’athénienne », c’est-à-dire le contrôle d’une oligarchie ayant la domination sur une foule de travailleurs. Mais peut-on appeler cela une politique « de gauche » ? Nietzsche était lui-même un admirateur de la Grèce. Mais comme il connaissait celle-ci tout de même un peu mieux que Žižek , il ne lui sera pas venu de décrire Périclès, riche propriétaire d’esclaves pour un philanthrope de gauche.
« Le chemin des philosophes conduit à l’Europe »
Lorsque l’Eurocratie a fait donner sa cavalerie d’experts (qui ne s’expriment plus en arguments, mais en statistiques), de journalistes (qui ne s’expriment plus en faits, mais en opinions) ou d’historiens (qui ne s’expriment plus en évènements, mais en nombre de morts) elle n’a qu’à moitié convaincu le public. Il lui faut le supplément d’âme. Il lui faut convoquer la Rationalité Même. Il lui faut la Philosophie. Ce pan « philosophique » de la propagande eurobéate est généralement jugée de plus haut niveau que celle des experts car présentée au-dessus de « grandes signatures » (pour employer un terme banquier) évoquées plus haut. Là où le politicien joue sur les intérêts particuliers (« comment accueillir les Jeux Olympiques, si nous refusons de voter oui ? »), et les experts sur le prestige de la cuistrerie statistique, les idéologues culturels usent d’abord des grands principes. La recherche de la paix entre les nations, la communion des cultures, la protection contre le nouveau « Péril Jaune », à savoir l’essor économique de l’Inde et de la Chine, constituent autant d’impératifs qui justifieraient l’Euroland tel qu’il se construit réellement.
C’est moins le propos que la signature qui compte : il s’agit de mettre un nom prestigieux dans la balance. Ainsi, en pleine campagne sur le referendum européen, Les Inrockuptibles choisissent de publier les bonnes feuilles du livre de Jürgen Habermas sur l’Europe. Le magazine ne nous ayant guère habitués à une réflexion de haute volée, la présence d’un philosophe est essentiellement l’imposition d’une image de marque, qui lave plus blanc que toutes les autres. Et le ridicule franchit les colonnes d’Hercule, lorsque, voulant dénigrer l’Etat-nation, Habermas revendique à lui tout seul toute la science sociale : « Les sciences politiques et sociales ont analysé sans détour ni parti pris le phénomène ; leur constat est très clair : les capacités défensives de l’Etat-nation pris isolément ne suffisent plus à maintenir le statu quo à l’intérieur de ses frontières – que ce soit du point de vue de l’Etat de droit, du point de vue démocratique, mais surtout du point de vue social – qu’à garantir la sécurité de sa propre population vis-à-vis de l’extérieur. »
Ce simple exemple s’inscrit dans une tentative récurrente de récupération plus globale, consistant à mettre « la » Philosophie au service de la social-démocratie prônée par les Eurobéats. C’est l’intention déclarée d’un Jacques Delors qui déclare sans vergogne et sans crainte excessive du ridicule : « Le chemin des philosophes conduit […] à l’Europe. » Cette affirmation péremptoire figure dans la préface que le Commissaire Européen (l’un de ceux grâce à qui l’Europe marche si bien, et qu’il faut respecter comme telle) a écrite au livre de Jean-Pierre Faye, L’Europe une. Les philosophes et l’Europe, un modèle du genre en matière d’embrigadement et de caporalisation de la « philosophie » au service de la construction européenne.
Il faudrait d’abord rétorquer à Delors que la philosophie s’est toujours construit non sur des arguments d’autorité, mais fidèlement à l’adage d’Aristote, « Platon m’est cher mais la vérité m’est plus chère encore. » Mais en dehors de ce manque de probité méthodologique, quel est ce magma que Faye et Delors conviennent d’appeler « La Philosophie », qui ferait référence et dans le sillage duquel nous devrions arriver à l’Europe ? La voilà présentée en un « name-dropping » bien disparate : Leibniz, Rousseau, Voltaire, Bentham, Saint-Simon, Novalis, Nietzsche, Husserl, Ortega y Gasset, Benedetto Croce. Ainsi peut-on mettre dans le même sac et sans passer pour un imposteur les projets de paix rationnelle et perpétuelle des Lumières avec l’Europe romantico-fascisante de Novalis à Nietzsche en passant par le franquiste Ortega y Gasset…Cela ne peut se faire qu’au prix d’une formidable oblitération du contenu des philosophies en question, à l’instar du révisionnisme historique que nous avons étudié plus haut.
Aussi, sous la plume de Faye, Nietzsche se révèle-t-il un visionnaire pourfendeur des nationalismes périmés et de l’union des peuples. Or quel était le projet de Nietzsche pour l’Europe, qu’on a aussi coutume de désigner sous le terme de « grande politique », en ce qu’elle prétend s’élever au-dessus du cadre national ? Nous citons texto Nietzsche dans un texte publié de son vivant (comme tous les textes de Nietzsche auxquels nous ferons par la suite référence) :
« Notre Europe moderne, théâtre d’une tentative stupidement brusquée de mélanger radicalement les classes, donc les races, est, de ce fait, sceptique du haut en bas. [...] Je souhaite une telle aggravation du danger russe que l’Europe doive se résoudre à devenir menaçante et, au moyen d’une nouvelle caste qui règnerait sur elle, à se forger une volonté unique, une volonté à elle, terrible et durable, qui serait capable de s’assigner pour des millénaires ; ainsi l’Europe mettrait-elle enfin un terme à la comédie, qui n’a que trop duré, de sa division en petits États et de ses velléités divergentes, dynastiques ou démocratiques. Le temps de la petite politique est passé : le siècle prochain déjà amènera la lutte pour la domination universelle – l’obligation d’une grande politique. »
Et pour accomplir cette « grande politique », il faut pour Nietzsche forger une nouvelle caste européenne :
« Il faudrait naturellement favoriser [les Juifs] avec prudence et discernement ; un peu comme fait la noblesse anglaise. Il est évident que ce sont les types les plus robustes et déjà les plus nettement caractérisés de l’Allemagne moderne qui courraient le moins de risques à entrer en commerce avec les Juifs : par exemple, l’officier noble de la Marche. Il serait intéressant à beaucoup d’égards de voir s’il serait possible de réunir par un habile métissage, à l’art héréditaire du commandement et de l’obéissance – dont la Marche est aujourd’hui la terre classique –, le génie de l’argent et de la patience (et surtout un peu de spiritualité qui fait cruellement défaut à la province en question). Mais assez de joyeuses divagations teutomanes ! Brisons là ma harangue, – car je touche déjà à ce qui me tient le plus à cœur, au “problème européen”, tel que je le comprends, c’est-à-dire à la sélection d’une nouvelle caste destinée à gouverner l’Europe. »
On peut comprendre que « cette nouvelle caste destinée à gouverner l’Europe » n’élève aucun sentiment de protestation chez les bons pères de l’Europe, mais enfin qu’a donc ce projet de commun avec l’universalisme des Lumières à laquelle on prétend le comparer ? D’autant que Nietzsche n’aime que l’Europe d’avant les Révolutions, voyant dans le processus qui s’est développé depuis une véritable dégénérescence d’ordre racial :
« Dans un sens plus décisif, plus radical encore, la Judée remporta une nouvelle victoire sur l’idéal classique, avec la Révolution française : c’est alors que la dernière noblesse politique qui subsistait encore en Europe, celle des dix-septième et dix-huitième siècles français, s’effondra sous le coup des instincts populaires du ressentiment, – ce fut une allégresse immense, un enthousiasme tapageur comme jamais on n’en avait entendu sur la terre ! »
« [En Europe] la race soumise a fini par y reprendre la prépondérance, avec sa couleur, la forme raccourcie du crâne, peut-être même les instincts intellectuels et sociaux : – qui nous garantit que la démocratie moderne, l’anarchisme encore plus moderne et surtout cette prédilection pour la Commune, la forme sociale la plus primitive, que partagent aujourd’hui tous les socialistes d’Europe, ne sont pas dans l’essence, un monstrueux effet d’atavisme - et que la race des conquérants et des maîtres, celle des aryens, n’est pas en train de succomber, même physiologiquement ?... »
La République, une idée neuve en Europe
Face à cette débauche d’arguments pseudo-théoriques, véritable « misère de la philosophie », la seule réponse est une critique radicale, c’est-à-dire qui aille à la racine. Dans notre livre paru récemment, L’Idéologie européenne, nous pensons avoir suffisamment démontré l’absence totale de fondement de ces expressions les plus obscènes du combat idéologique mené par les Européistes convaincus.
La rédaction collective de ce livre a été guidée par quatre idées directrices :
Identifier les conséquences réelles de la « construction » européenne », en montrant qu’en fait de « construction », il s’agit essentiellement d’un démantèlement de la capacité de résistance des peuples face à la domination du capitalisme mondialisé.
Retracer la généalogie de l’Europe en tant que mythe politique et culturel. En constatant le parallélisme entre les défaites du mouvement ouvrier et l’hégémonie croissante de l’Idéologie Européenne comme échappatoire commode dans tout discours sur le progrès social.
Face aux impasses théoriques de l’altermondialisme, tenter de comprendre dans quelle logique impérialiste l’Europe s’inscrit.
Faire la critique totale de l’Idéologie Européenne. En comprenant les enjeux de classe qui percent derrière le rêve européen. La déconstruction de la souveraineté nationale (et donc populaire) correspond à la stratégie du capital de l’après-guerre. Son pendant philosophique est la « destruction de la raison » et de la notion de progrès. L’Idéologie Européenne, y compris dans sa composante pseudo-humaniste, achève ce mouvement et se présente comme l’utopie réalisée d’une fin triomphale de l’Histoire. L’homo europeanus est le happy dog de Fukuyama, dernier mot de la civilisation libérale.
Ré-inscrire la philosophie dans l’histoire ; déconstruire des métaphores telles que « philosophie européenne » ou « culture européenne » ; discerner, dans les messages lénifiants des maîtres de l’heure, le paradigme de la domination ; lever l’interdit qui pèse sur les expériences du mouvement d’émancipation sociale depuis 1789 ; répondre, pied à pied, à la démagogie des télévangélistes humanitaires de la Nouvelle Philosophie – ce bastion germanopratin des néoconservateurs – voici les tâches que l’époque impose à la pensée critique.
Le mouvement social, dans ses diverses composantes, a remporté une importante victoire le 29 mai 2005. Celle-ci fut conjurée par un ultime coup d’état technocratique, sous la forme du traité prétendument simplifié. En figeant, sous la forme d’une constitution qui s’imposera aux Etats, les principes de l’Idéologie Européenne, qui ont déjà mené aux réussites que l’on sait, les oligarques du libéralisme interdisent du même coup toute réforme « démocratique » de leur œuvre.
Il y a déjà plus de 60 ans, ceux qui avaient combattu six ans durant le fascisme, rédigeaient le programme du Conseil National de la Résistance. On pouvait y lire, comme résolution première : « L’éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l’économie » et « le retour à la nation des grands moyens de production monopolisés, fruit du travail commun, des sources d’énergie, des richesses du sous-sol, des compagnies d’assurances et des grandes banques. »
Sans préjuger des évolutions politiques réelles, on ne peut que constater l’urgence d’une critique radicale de l’Idéologie Européenne - sans quoi ses opposants en seront réduits à proposer sans y croire une « autre Europe », sans plus de consistance que celle des Eurobéats. Les Lumières et le marxisme qui en est le digne hériter, soutenus par la mémoire française du mouvement historique d’émancipation des hommes, peuvent fournir les outils conceptuels qui peuvent aider à sortir de l’ornière. La République est une idée neuve en Europe.