Pour l’enseignement supérieur et la recherche, on doit constater que les choses furent prises en main par l’Union européenne de façon beaucoup très directe. Il faut dire que, pour le capital mondialisé, l’enjeu est de taille. L’OCDE estimait dans un rapport datant déjà d’une dizaine d’années que le marché constitué par les dépenses d’éducation dans les États membres s’élèveraient à près de mille milliards de dollars. On peut imaginer l’importance que représente aux yeux du patronat un principe aussi secondaire que « l’égalité des chances » devant de tels chiffres... Mais entrons dans les détails.
En 1989, la Table Ronde des industriels Européens (l’ERT), lobby patronal que nous avons déjà rencontré, publie le rapport Education et compétence en Europe. Elle énonce clairement les « réformes » qu’elle considère comme nécessaires pour l’enseignement supérieur. Les termes ne laissent la place à aucune ambiguïté. Le grand patronat déplore que les enseignants aient à leurs yeux « une compréhension insuffisante de l’environnement économique, des affaires et de la notion de profit », que « l’industrie n’ [ait] qu’une très faible influence sur les programmes enseignés ». Pour elle, « l’enseignement supérieur doit devenir un prestataire de service éducatif ».
En mars 1990, puis en mai 1991, en bon exécutant, la Commission Jacques Delors éditait deux rapports reprenant l’essentiel des orientations définies par les grands groupes. Elle dépasse même les espérances de ces derniers parlant de « rentabilisation », « d’économie d’échelle », les cours devenant des « produits », les étudiants des « clients ». La logique libérale va très loin : « Cette entreprise [l’université] doit vendre ses produits sur le marché de l’enseignement continu, que régissent les lois de l’offre et de la demande. », « une concurrence s’instaurera entre les prestataires de l’apprentissage à distance [...], ce qui peut déboucher sur une amélioration de la qualité des produits. » [1].
Tout au long des années 1990, des rapports vont s’accumuler, provenant de différentes organisations (OCDE, Commission Européenne, etc.), allant toujours vers une incitation à l’entrée de l’enseignement dans une logique de marché. En février 1996, l’OCDE va jusqu’à écrire qu’il revient aux pouvoirs publics d’« assurer l’accès à l’apprentissage de ceux qui ne constitueront jamais un marché rentable et dont l’exclusion de la société en général s’accentuera à mesure que d’autres vont continuer de progresser » [2]. La même année un autre rapport du même organisme envisage « un engagement plus important de la part des étudiants dans le financement d’une grande partie des coûts de leur éducation » [3].
L’opinion publique est donc préparée pendant des années à des bouleversements structurels dans l’université que seuls les intérêts mercantiles de quelques-uns justifient. À coups de classements mondiaux des universités totalement biaisés par des critères de sélection auxquels le fonctionnement de l’université française est tout à fait étranger, sous-évaluant en cela la recherche nationale, le martelage est quotidien sur la nécessité pressante « de se mettre au travail ». Voir « Mythes et réalités du modèle universitaire européen »
La recherche en ligne de mire
Dans le domaine de la recherche, l’Europe se fait là encore le cheval de Troie des trusts. L’entrée massive du privé dans le financement de la recherche conduit quotidiennement un détournement des fonds publics et à une spoliation pure et simple des biens matériels et intellectuels de la nation afin de contenter des intérêts particuliers et de courts termes. Ainsi, en plus d’utiliser les retombés scientifiques en investissant a minima, nombreuses sont les filières considérées comme non-rentables et qui voient leurs crédits se réduire jusqu’à ce que mort s ‘en suive : sciences humaines, littérature, arts, etc. Même dans les sciences dites « dures », on connaît les difficultés de la recherche fondamentale à se financer. L’ingérence du capital va bien plus loin, jusque dans les programmes : dogme libéral en économie, anticommunisme viscéral en histoire, allant de pair avec une quasi-disparition de l’enseignement de l’histoire sociale et économique. Enfin l’ « autonomie » accentue ce qui était déjà à l’œuvre avec la décentralisation, c’est-à-dire la logique du pôle de compétitivité et de recherche qui condamne de fait des morceaux entiers du territoire national, réduisant les universités hors pôle à des « collèges universitaires » ne proposant que la formation de base, sans recherche, pour étudiants défavorisés. Aussi, cette contre-réforme de l’université et du système de recherche français fait bon marché des succès nationaux indéniables que constitue la place reconnue de la France dans la recherche fondamentale mondiale en physique [4] ou en mathématiques [5] pour ne citer que ces deux matières.