La thèse de « l’impuissance européenne » dans le conflit
Il est désormais convenu d’affirmer que la Communauté puis l’Union européenne fit la preuve de son impuissance dans la gestion des conflits touchant l’ex-Yougoslavie (1991-1995). Cet argument, très répandu, fait valoir qu’à l’époque, l’UE n’était encore qu’une construction économique sans volonté politique extérieure commune malgré les innovations apportées par le traité de Maastricht. Ainsi, la présentation officielle de la politique extérieure de l’UE disponible sur internet n’hésite pas à parler d’une « leçon yougoslave ». En effet, « le principe d’une politique étrangère et de sécurité commune (PESC) venait seulement d’être consacré par le traité de Maastricht de 1992 lorsque la guerre éclate dans les Balkans. L’Union tenta en vain de proposer ses bons offices pour parvenir à un règlement diplomatique. Dépourvus d’une capacité militaire d’intervention commune, les pays de l’Union ne purent agir que dans le cadre de la force de maintien de la paix de l’ONU et, par la suite, sous commandement des États-Unis dans le cadre d’une force de l’OTAN – comme ce fut le cas en Bosnie-Herzégovine, au Kosovo et dans l’ancienne République yougoslave de Macédoine. » [1]
Il est vrai que l’impuissance des Douze à éviter l’éclatement de la fédération yougoslave et la guerre qui s’ensuivit en Slovénie, en Croatie et en Bosnie est indéniable. Et pour cause, leur action allait plutôt dans le sens de cet éclatement :
Devant la crise qui s’annonce, les États-membres font connaître dans un premier temps leur préférence pour le maintien de la Fédération yougoslave, liée à la Communauté économique européenne (CEE) par un accord de coopération existant depuis 1980. Avec le début des combats, l’ONU considère que la crise yougoslave est une affaire interne qui doit être réglée par l’UE (qui reçoit aussi un mandat de l’OSCE [2]). Dès le départ, l’Union Européenne est aux avant-postes pour le règlement du dossier. Elle le restera jusqu’à la fin.
Une conférence de paix est organisée à La Haye à partir du 7 septembre 1991 sous la présidence de Lord Carrington, ancien secrétaire général de l’OTAN. Le plan Carrington, en réaction aux proclamations d’indépendance de la Slovénie, de la Croatie et de la Macédoine, renonce au maintien de la Fédération Yougoslave sous certaines conditions. Helmut Kohl souhaite en effet faire pression pour que soient reconnues au plus vite la Slovénie et la Croatie, alors que la France, craignant l’extension de l’influence allemande, préfère le maintien d’une certaine unité yougoslave [3].
Le contexte électoral européen
La signature du traité de Maastricht s’invite dans le débat dans un second temps. A cette occasion, les États-membres souhaitent manifester leur solidarité et faire de leur position dans le dossier yougoslave un exemple de la nouvelle politique étrangère commune. Cela vaut surtout pour la France qui ne veut pas faire de vague avant le référendum et se range rapidement derrière la position allemande. Les Douze décident donc, le 16 décembre 1991, de reconnaître toutes les Républiques qui le désirent, sans égard pour les précautions inscrites dans le plan Carrington. Fort de cette victoire sur les résistances de ses partenaires, l’Allemagne de Kohl prend les devants et accomplit un véritable coup de force : elle reconnaît unilatéralement la Slovénie et la Croatie dès le 23 décembre 1991. Les autres États européens sont bien obligés de suivre le 15 janvier 1992.
A cette occasion, le gouvernement français a cherché à jouer le jeu de la diplomatie communautaire jusqu’au bout et à proposer des solutions au conflit aux autres membres. Il apparaît dès cette époque – dominée par les débats de la campagne référendaire en France –, y compris chez certains europhiles, que l’UE n’est pas seulement incapable d’assurer le maintien de la paix sur le continent, mais agit même dans le sens inverse. [4]
La communauté européenne en action
À y regarder de plus près, on se rend compte néanmoins que l’UE n’est pas tout à fait impuissante et divisée puisqu’elle adopte une position politique claire sur le conflit déchirant l’ex-Yougoslavie : celle de sa dissolution rapide, de la condamnation des seuls Serbes [5] et de la résignation à la guerre. L’opposition tranchée entre Paris et Bonn, qu’on nous présente comme la cause principale de l’impuissance entretenue de l’UE en Yougoslavie est trompeuse. En réalité, les positions françaises se rangeront assez vite derrière celles de l’Allemagne parce que les pressions de ce pays sont extrêmement fortes, aussi bien au niveau des responsables politiques que de l’opinion publique [6]. En face, la France ne connaît aucune mobilisation significative en faveur du maintien de la Yougoslavie ou encore l’expression publique d’une soi-disant « sympathie proserbe ».
Par ailleurs, l’expérience yougoslave se révèle profondément structurante pour le façonnement d’une « Europe-puissance », mais pas à la manière d’un repoussoir comme on l’entend trop souvent chez les européistes. L’Europe n’est pas absente du dossier yougoslave : elle intervient assez vite pour geler les frontières qui lui semblent acceptables sous la bannière de l’ONU. Les positions communes prises par les Douze s’alignent donc au mieux sur le laisser-faire complice dans les Balkans occidentaux et, au pire, sur la ligne impérialiste allemande la plus dure. [7] Le volontarisme en politique extérieure de l’Allemagne, contrastant avec la léthargie française, correspond alors à son retour sur la scène politique internationale et européenne après sa réunification. Elle cherche à (r)établir une sphère d’influence en Europe du Sud-est. Pour ce faire, la désintégration yougoslave se présente comme une étape nécessaire qui permettrait d’intégrer à terme la Slovénie et la Croatie, jugées culturellement assimilables, à l’Europe occidentale [8], pas du tout comme un phénomène naturel accompagnant l’implosion d’un système communiste artificiel [9].
À la fin du conflit, nous nous apercevons que ce sont les États européens, individuellement, qui fournissent les contingents à l’ONU et qui participent aux actions militaires ultimes de l’OTAN contre les armées serbes. Toutefois, c’est l’intervention américaine qui sera décisive. À cette date, le Monde note : « L’administration Clinton n’intervient qu’à la demande expresse des Européens, pour accoucher d’un plan de paix qui est, en gros, le leur […] Seulement, elle le fait avec les attributs d’une vraie grande puissance : la force au service de la diplomatie. La leçon n’en est que plus terrible pour les Européens, toujours à mille lieues d’une politique de défense commune — dont, après tout, les nouveaux membres de l’Union disent, publiquement, qu’ils ne veulent pas… Triste bilan pour une future ‘nouvelle grande puissance’. » Cependant, affirmer que la résolution du conflit en ex-Yougoslavie montre le contraire de « l’Europe-puissance » est faux : le plan finalement imposé par les Américains est bien européen [10]. Même si l’UE manque de moyens au cours de ces années pour faire appliquer sa politique et sa position jusqu’au bout, il s’agit d’un ballon d’essai qui montre la direction à suivre : celle d’un impérialisme tout à fait classique.
Un cas d’école inquiétant du déploiement de la « puissance » communautaire
Cette contradiction apparente entre le discours maastrichtien d’ « Europe-puissance » et l’incapacité à agir concrètement pour la paix est rapidement interprétée par les partisans de la construction européenne comme une puissante incitation à construire et approfondir le plus rapidement possible cette Politique Européenne de Sécurité Commune qui n’existe que sur le papier. Nous pouvons ainsi lire dans un document de la CDU intitulé « Réflexions sur la politique européenne » de l’automne 1994 : « La mise sur pied d’une défense européenne commune est nettement plus prioritaire que ne le prévoit le traité de Maastricht. Il y est question d’une définition ‘à terme’, or le moment opportun, c’est aujourd’hui. Les difficultés intérieures entre pays européens de même que les difficultés qui se sont fait jour entre l’Europe et les Etats-Unis à l’occasion de la guerre en ex-Yougoslavie mettent en relief toute l’urgence de ce postulat. Aussi faut-il redoubler d’efforts pour réaliser la défense européenne commune. » [11] En vérité, la création d’une défense européenne commune ne change rien au fond de l’affaire. Elle donne les moyens à l’Union Européenne d’envoyer des troupes et de faire pression sur les différentes parties en présence. Que ce rôle soit joué par les USA ou l’UE ne modifie en rien le choix politique qui a été fait : prendre le parti d’un détachement de la partie nord-ouest des Balkans jugée intégrable, économiquement et culturellement, à l’Europe en construction et attiser de manière irresponsable les tensions internes à un État voisin.
Les intérêts allemands ont joué un rôle déterminant dans l’affaire au niveau européen car c’est l’Allemagne et ses capitaux qui étaient, historiquement, les plus implantés dans cette région. Nous pourrions multiplier les exemples pour montrer que la politique régionale de l’UE dans le monde suit systématiquement les intérêts les plus importants (avec des enracinements historiques parfois fort lointains et fort peu avouables) d’un ou de plusieurs de ses membres. En Afrique, par exemple au Tchad, les contingents français interviennent au nom de l’UE qui est – c’est bien connu – une puissance pacifique, contrairement à la métropole coloniale française. Tout se passe donc comme si la politique régionale de l’Europe dans le monde faisait la synthèse de la tradition impérialiste de chacun de ses États-membres et parvenait à la mener à bien sous le drapeau de la « concertation » ou du « partenariat ». La même chose en pire, en plus grand et sous le masque de la « puissance douce », voilà ce que nous propose pour l’instant « l’Europe-puissance » par rapport aux anciens impérialismes nationaux.