Elargissement et dynamique industrielle
Jusqu’à une date assez avancée dans les années 1990, l’UE se satisfaisait aisément de l’existence et de l’approfondissement d’un partenariat économique et politique avec l’Europe centrale, comme celui qui était en formation avec les pays du Maghreb. Cependant, un changement majeur dans la dynamique industrielle européenne était en cours. L’accélération de la mondialisation financière, l’abaissement généralisé des barrières au commerce et à la circulation des capitaux dans le monde en sont les causes principales. La logique communautaire, jamais démentie concernant la politique industrielle structurelle « d’approfondissement des avantages comparatifs », participe ainsi à l’ouverture des économies aux tendances du marché mondial pour, soi-disant, « aider à la restructuration et à la mise à niveau de l’industrie ». Cela se traduit concrètement par une spécialisation industrielle accrue qui fragilise l’ensemble de l’économie et une accélération de la division internationale du travail au profit des multinationales. Ainsi, un rapport de la Commission du 1er décembre 2006 précise que : « l’UE jouit de positions puissantes dans la production des TIC [Technologies de l’Information et des Communications], puisqu’elle possède notamment des avantages comparatifs dans les produits différenciés de haute qualité, vendus à des prix élevés. Les puces sont donc conçues en Europe, avant d’être produites en masse en Asie du Sud-est ; le développement des logiciels est effectué dans les laboratoires européens, alors que leur codage est réalisé en Inde ». La Commission reconnaît donc que la tendance actuelle n’est plus tant à la spécialisation entre secteurs industriels et entre États membres comme dans le passé, mais à une spécialisation interne à chaque secteur industriel. Cette division du travail est particulièrement forte. Elle est facilitée par la politique commerciale et de concurrence de l’UE lorsque il s’agit de l’élaboration d’un produit complexe, circulant d’un pays à l’autre entre les unités de production d’une même multinationale.
La Commission incite donc les acteurs économiques européens à accentuer cette division du travail intra-firme : « le commerce de l’Union européenne reste concentré dans des secteurs de moyenne-haute technologie et à niveau de qualification faible à moyenne. L’UE est ainsi exposée à la concurrence des producteurs des économies émergentes. Par conséquent, adaptabilité et mutations structurelles sont essentielles si l’UE veut exploiter au maximum les gains découlant de l’intégration dans l’économie mondiale de la Chine, de l’Inde et des autres économies à la croissance rapide ». Elle encourage donc implicitement les délocalisations qui concernent dans l’industrie les secteurs les plus intensifs en travail non qualifié – et qui sont donc les plus coûteuses en terme d’emplois. Bien que le phénomène touche actuellement moins de 1% de l’emploi total du secteur par an, cette part va croissant. Lire aussi « Le Maghreb : périphérie intégrée du capitalisme européen »
Nous assistons ainsi à une diminution des échanges entre les 15 pays membres de l’UE en 1995. Il n’échappe à personne que cette diminution a pour cause la réorientation des flux commerciaux vers l’est de l’Europe (le volume des échanges continue donc à augmenter si l’on considère l’UE à 25 membres). Cette situation s’explique par le redéploiement géographique des activités mené par les multinationales, que la réduction des coûts de transport et la suppression des barrières douanières ont rendu possible. La division territoriale du travail intra-firmes se fait donc en premier lieu avec les marges européennes que sont le Maghreb et surtout les PECO. L’ampleur de l’installation des multinationales d’Europe de l’ouest dans cette zone n’est pas un phénomène négligeable. Il commande l’évolution économique de ces pays et la logique communautaire de l’élargissement. Ainsi, les exportations des filiales étrangères représentaient en 1999, 88,6 % des exportations totales en Hongrie. Cette évolution devient désormais une des clés majeures pour comprendre les directions de la politique industrielle européenne. La Commission précise ainsi que les PECO peuvent « permettre de maintenir dans l’UE des productions qui auraient sinon été transférées en Asie, et ainsi de garantir la compétitivité des secteurs concernés, grâce à la réorganisation de la chaîne de valeur au sein de l’Europe » [1].
L’élargissement de l’UE est donc vécu et conçu comme un accompagnement de la dynamique actuelle du capitalisme, celle d’une nouvelle phase de concentration et de déploiement géographique des activités des grandes entreprises oligopolistiques européennes. La présence et la puissance des multinationales en Europe ne sont pas un phénomène récent. L’intériorisation de leur logique de développement territorial par les organes politiques centraux de l’UE (Conseil et Commission) et leur influence décisive sur la politique communautaire à un tel degré de conscience – et de publicité – constitue par contre une nouveauté. La restructuration intra-européenne de grands secteurs industriels – c’est-à-dire les délocalisations intra-européennes –, voyant la concentration des activités de production à l’est et celles de conception (recherche-développement, gestion financière) à l’ouest, se déroule donc sous nos yeux [2].
En bref, la mise en concurrence des territoires ou des « sites » occupe désormais une place de choix à côté de la mise en concurrence des conditions et des politiques économiques et sociales nationales. Dans l’affaire, l’UE apporte la sécurité juridique aux actionnaires-investisseurs et garantit que la concurrence se fasse au bénéfice du moins-disant social. Les prochains élargissements de l’UE devraient donc suivre le même chemin, celui qui consiste à préparer le terrain aux multinationales à la conquête de nouveaux territoires pour produire et vendre à la périphérie de l’Union. Au centre, les institutions européennes peuvent continuer à assumer leur rôle traditionnel de soutien à la « réforme structurelle » des industries, brisant la résistance des travailleurs et des citoyens devant la fermeture d’unités de production qui font désormais doublon avec les nouvelles usines montées dans la périphérie intégrée.
Un modèle : la voie hongroise vers le capitalisme et l’Union Européenne
Cette évolution n’est pas sans attrait pour les élites politiques et économiques – qui sont d’ailleurs encore plus intriquées qu’en France [3] – des ex-pays de l’Est. Afficher le plus rapidement possible son ralliement politique, avec traduction immédiate dans l’ordre juridique et économique, à la construction européenne peut être un signal fort pour assurer leur enrichissement et leur maintien au pouvoir. C’est ce qu’a fait la Hongrie. Engouffrée dès le tournant des années 1980/90 dans des réformes cherchant à mettre les institutions en conformité avec une organisation capitaliste de la société (droit de propriété, sécurisation de l’investissement, droit des faillites, droit de la concurrence, …) selon des standards européens, elle a vu affluer une masse colossale d’investissements. Jusqu’au milieu des années 1990, grâce à cette politique de « visibilité institutionnelle », ce pays – peuplé de seulement 10 millions d’habitants – absorbait la moitié des investissements directs étrangers (UE + USA) dans la zone – comprenant pourtant près de 100 millions d’habitants. Prospérité factice et temporaire qui s’essouffle maintenant : si Budapest continue à accueillir des sièges régionaux de grandes firmes internationales, l’immense majorité du pays traverse désormais une crise profonde. Une grande partie de l’économie nationale est aux mains des étrangers qui souhaitent maintenant recueillir les fruits de leurs investissements primitifs. Rien ne peut être fait contre cette mainmise : c’était d’ailleurs la condition sine qua non posée au départ par ces investisseurs.