Pour ne prendre qu’un exemple, le programme de terminale (générale série scientifique) a évacué il y a peu de temps (2002) l’étude de la Quatrième république alors que l’étude de la Guerre froide se fait sans lien direct avec la Seconde guerre mondiale censée être étudiée en toute fin d’année de première. À l’inverse, la construction européenne est enseignée en un bloc homogène, faisant penser à une évolution linéaire, à un progrès ininterrompu [1]. Rien n’est donc facilité dans la tâche d’explication, de critique et de mise en contexte qui incombe au professeur. Voir aussi "L’enseignement de la « construction européenne » dans le système scolaire français".
Le manuel scolaire est bien une autre pierre de touche de la propagande européiste. Les élèves de lycée ont désormais un manuel d’histoire franco-allemand utilisé à titre encore expérimental mais largement distribué au sein du corps enseignant. C’est le Malet et Isaac de l’eurobéatitude. Nous prendrons nos exemples dans le manuel de Terminales Histoire / Geschichte L’Europe et le monde depuis 1945 [2] : « Ravagée et traumatisée par la Seconde Guerre mondiale, l’Europe occidentale ressent dès 1945 l’absolue nécessité de rapprocher les peuples et les Etats pour se reconstruire et garantir la paix. » Ou encore : « L’Union européenne est en tout cas un modèle d’intégration régionale : elle est le seul exemple dans le monde d’une véritable union économique et monétaire. Fondée sur la réconciliation franco-allemande, le dépassement partiel de la souveraineté nationale et l’élargissement progressif à de nouveaux pays, l’UE est aussi un modèle politique. Enfin, elle peut apparaître comme un modèle social, car elle défend un libéralisme tempéré, mais cela fait l’objet de vifs débats internes. »
Ce manuel entend offrir chacun la « vision de l’autre ». Mais ce point de vue commun aux deux peuples, au lieu d’élargir l’horizon, ne fait que renforcer une sorte de nombrilisme européen. C’est en fait un manuel à la Jules Ferry le Tonkinois, l’idée du service public en moins et le regard fixé non plus sur la ligne bleue des Vosges mais sur nos anciennes colonies.
Le manuel présente un déni complet des problèmes du tiers-monde et une interprétation très européo-centrée de l’Histoire. Exemple : « La colonisation, à partir du XVIe siècle, diffuse la civilisation européenne dans le monde entier. » Hernán Cortés père de l’Europe ? Ou encore : le processus de colonisation « diminue le prestige de la France et du Royaume-Uni sur la scène internationale ». On aurait pu penser que c’était par exemple l’expédition de Suez ou l’enferrement dans la guerre d’Algérie qui diminuaient le prestige de ces pays.
L’indépendance du Congo ? « Elle déchaîne des luttes tribales qui menacent l’unité du pays ». Peut-on qualifier Patrice Lumumba de chef de tribu ? « Le pays, qui n’a pas été préparé à se gouverner, sombre dans l’anarchie. » N’y a-t-il une explication plus globale, tenant compte de l’intérêt des grandes puissances et non de la simple « impréparation » des Congolais ?
Ces propos font d’ailleurs écho à l’idéologie sarkozyste ambiante. Sarkozy dans son discours de Dakar [3] déclare tout de go « le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire ». Et l’on connaît ses positions par rapport à l’histoire coloniale de notre pays.
Ce qui est central dans cette amnésie de la question coloniale dont fait preuve ce manuel, c’est un enjeu théorique sur la notion d’intégrité nationale. Pour le manuel, l’Europe est un îlot supranational dans une mer de nationalismes agressifs et dépassés.
Si le manuel reconnaît en introduction que des termes comme Etat ou Nation n’ont pas la même signification en allemand et en français, et promet d’en avoir tenu compte, en revanche le terme « nationalisme » employé à tout bout de champ montre l’influence d’une idéologie propre à l’Allemagne. Il faut savoir qu’en allemand, les mots Nation et Volk (peuple) ne peuvent plus être employés, à cause des connotations d’extrême droite qui leur sont attachées dans ce pays. Aucune conception positive, progressiste et universaliste de ces termes n’est autorisée dans la forma mentis de la RFA.
Ainsi, pour les auteurs du manuel, après la guerre, l’on assiste à une « montée du nationalisme dans les colonies ». On parle de « l’émergence du nationalisme palestinien chez les populations chassées par l’armée israélienne ». De même, en 1945, Staline aurait transformé « la fin de la Grande Guerre patriotique en une victoire du nationalisme russe ». On nous apprend aussi que la « victoire de l’internationalisme sur le fascisme » est un « mythe stalinien ». À ce compte, la Seconde guerre mondiale est presque présentée comme l’affrontement de nationalismes équivalents. D’ailleurs « le souvenir de la guerre continue d’alimenter un profond ressentiment anti-japonais en Chine ». Ce vocable nietzschéen (« ressentiment ») permet de transformer la victime du nationalisme en nationaliste lui-même. En bon français, on avait l’habitude de distinguer le nationalisme (agressif) du patriotisme (qui défend des agressions extérieures l’intégrité de la nation). Au nationalisme allemand affirmant la supériorité d’un peuple sur un autre s’oppose précisément, point par point, ce « nationalisme » des peuples colonisés qui ne demandent que le droit de disposer de leur propre nation. Cette notion cruciale qui permettrait à de nombreux élèves de comprendre les enjeux de l’impérialisme, de la mondialisation aujourd’hui est donc complètement escamotée.
Nous ne relèverons pas non plus l’anticommunisme habituel propre à ce genre d’ouvrages. Notons simplement qu’il est assez congru avec la logique néo-coloniale du propos. En effet, là où le manuel fait état de Soljenitsyne, sans mentionner son soutien au régime de Franco d’ailleurs, il passe complètement sous silence le massacre des communistes indonésiens par Suharto et la CIA. Un Russe pro-fasciste vaut donc 600 000 basanés rouges.
Autre omission inconcevable : l’élève de terminales, censé connaître l’histoire depuis 1945 n’apprendra rien sur… la Chine, pourtant pays le plus peuplé et au plus fort taux de croissance actuellement. Le manuel va même parler de « monde unipolaire, où les Etats-Unis sont une hyperpuissance, sans aucun Etat capable de rivaliser avec eux ».
Bien entendu on ne s’étonnera pas de l’atlantisme de l’ouvrage. La chronologie du monde après 1945 commence par… Bretton Woods, conférence qui en juillet 1944 vit la naissance du FMI. Est mis en exergue un discours de Truman sur les intentions pacifiques des Etats-Unis (il s’agit pourtant de l’homme de la terreur nucléaire). Parmi les perles : les alliés « échouent dans leur entreprise de dénazification totale du pays ». Le bel euphémisme quand on sait que les Etats-Unis ont sciemment laissé d’anciens nazis accéder au pouvoir au nom de la défense du « monde libre » contre le communisme.
Le projet ne s’arrêtera pas là. Les auteurs du manuel affirment « les fondements d’une plus-value pédagogique et scientifique qui, tant par ses méthodes que par son contenu, sont appelés à faire école, c’est-à-dire à servir un jour de fondement à un manuel européen d’histoire ».