Pour nous, la supranationalité dans le cadre européen est en soi un choix de société et une idéologie l’accompagnant. Nous ne pouvons que lui opposer un autre choix : le socialisme, c’est-à-dire le retour à la nation de ses principaux moyens de production et d’échange et du fruit du travail de tous. Pour être plus clairs, nous affirmons qu’il est absurde de vouloir revenir sur la question du libre-échange, qui engendre toutes les difficultés que nous avons vues dans les pages précédentes, sans que soit du même coup remis en cause ce qui par nature est responsable de celles-ci : le capitalisme, la propriété privée de l’outil productif national.
La casse de l’industrie s’est faite au motif que les produits fabriqués étaient trop chers pour être compétitifs [1]. Ils auraient été moins chers si les actionnaires avaient été moins gourmands. Voire s’il n’y avait pas eu d’actionnaires... [2]
On comprend bien que le débat sur l’UE nous renvoie donc à un débat bien plus large : celui du choix de la société dans laquelle nous voulons vivre. Or il n’existe pas une infinité de solutions.
Ou l’on accepte les règles du capitalisme et alors l’on rentre docilement dans le jeu de la concurrence planétaire, de la guerre économique, et l’on se résigne à ce que, pour se tailler une place dans le capitalisme mondialisé, il soit nécessaire de continuer l’ensemble des politiques que nous avons décrites. On accepte au surplus que soit constitué un impérialisme européen pour que le capital occidental puisse générer assez de surprofits, grâce à l’exercice de l’exploitation sauvage du tiers-monde, pour limiter les effets de l’exploitation à l’intérieur de ses frontières.
Ou l’on rejette ce système, et alors des conséquences sont à tirer. Pour empêcher la casse de l’outil productif et assurer de hauts niveaux de vie, il est nécessaire de nationaliser la grande production et de limiter autant que faire se peut les profits, dans les petites entreprises, qui n’iraient pas à l’investissement. Ainsi, la rationalisation et l’articulation de la production avec la recherche pourront être enfin réalisées sans que, comme cela se fait aujourd’hui, celles-ci soient prétextes à des licenciements massifs et à la spoliation de l’investissement public par les grands groupes. Pourra être aussi supprimée la bureaucratie d’ordre privé (constituée par les bataillons entiers de publicitaires, de chargés de communication ou autres spécialistes du marketing [3]) dont le caractère improductif mais onéreux pèse lourd sur les prix à la consommation. Enfin, seul le socialisme pourrait être gage d’une démocratie véritable donnant le pouvoir aux citoyens aussi bien au niveau national que sur leur lieu de vie et de travail.
Entre ces deux voies, la dérive droitière du PS, amorcée de longue date, montre qu’il n’y a de place ni pour une troisième voie réformiste (accompagnement plus ou moins docile de la logique libérale) ; ni pour une politique « keynésienne » tout à fait sans objet dans les conditions actuelles de concentration capitaliste ; ni pour un « capitalisme national », qui n’est en réalité qu’une fable au regard de la composition cosmopolite du capital qui caractérise la domination des monopoles privés dans laquelle nous nous trouvons depuis longtemps (et qui tend à s’intensifier).
La coopération internationale passe par ce rôle dirigeant que seule la nation peut incarner et non l’UE qui en est la négation même. Reconnaissance des spécificités nationales dans la production, échanges mutuellement avantageux, coordination des fabrications, coopération technologique, subordination des intérêts commerciaux aux intérêts sociaux des populations, voilà ce sur quoi doivent reposer les relations internationales, le libre-échange n’étant que la domination de la nation la plus forte sur la plus faible et de la bourgeoisie cosmopolite sur toutes les nations concernées. Cependant, ces principes sont indissociables d’un remplacement du système capitaliste par le socialisme. Remplacement qui ne peut trouver sa place que dans le cadre national qui compte autant d’histoires sociales différentes ouvrant autant de voies nationales différentes au socialisme. Nous respectons chacune de ces voies.
L’illusion de la perspective socialiste dans la position euro-constructive
Pour nous, ce changement n’est ni une imitation d’un « modèle ayant échoué », ni une « utopie constructive », ni même « une visée communiste » qui renverrait aux calendes grecques un « dépassement » du capitalisme. Le socialisme est à construire au plus tôt, le niveau de développement du pays le permet depuis longtemps, il est « à usage immédiat ». Par contre, il serait dangereux de penser que celui-ci, dans le cadre de l’intégration européenne, appellerait de facto aux « Etats-Unis socialistes d’Europe », comme nombreux parmi les « antilibéraux » font mine de le penser (rassurez-vous cela ne va pas plus loin que le niveau de la posture théorique). En dehors du fait que l’UE rend impossible ce projet du point de vue pratique (disproportion des rapports de forces), cette idée recèle une aberration logique résumable à deux cas. Dans le premier on estime que ces « Etats-Unis » naîtraient du passage au socialisme dans tous les pays de l’UE en même temps, ce qui pour des raisons pratiques évidentes est tout à fait idéaliste (et renvoie, dans certains cas, à l’attente illusoire d’une « révolution mondiale » qui nie jusqu’à l’existence des réalités nationales). Dans le second cas, on considère que tous les pays du marché commun feront leur « révolution » socialiste les uns après les autres, entraînés par l’exemple des premiers. Seulement, la communauté européenne étant fondée sur le principe de l’économie de marché, ce passage nécessiterait inévitablement une « sortie » de l’UE, pour, à la fin du processus, (dont on peut imaginer qu’il prendrait du temps) recréer l’Union sur d’autres bases économiques. Mais, dans ce cas, quel besoin a-t-on d’être « à l’intérieur » et d’en subir toutes les conséquences, si c’est pour en sortir une fois le but atteint ?
En fin de compte il devient clair que cette proposition, d’apparence ultra-progressiste, mais ne dépassant pas le stade de la posture de principe, n’aura en fait servi qu’à donner une caution « révolutionnaire » à un système d’exploitation quant à lui tout à fait réactionnaire.
Dans le Manifeste, les fondateurs du socialisme scientifique écrivaient : « Abolissez l’exploitation de l’homme par l’homme et vous abolirez l’exploitation d’une nation par une autre nation. Du jour où tombe l’antagonisme des classes, à l’intérieur de la nation, tombe également l’hostilité des nations entre elles. » [4] Nous pouvons y ajouter ces paroles d’un autre grand théoricien du marxisme : « Reste que cet avenir ne se réalisera pas à la suite de la négation cosmopolite des civilisations nationales : il suppose au préalable leur floraison. Il sera le résultat d’un épanouissement de plus en plus harmonieux des multiples richesses spirituelles de chaque peuple enfin libéré de l’exploitation et marchant vers la construction du socialisme. » [5] Ainsi, l’indépendance nationale n’est pas une fin en soi. Elle est, bien au contraire, indissociable d’une volonté politique de changement radical des rapports de propriété qui s’exercent en son sein. En cela, elle n’est qu’un moyen, mais un moyen indispensable, car nous sommes convaincus que l’anéantissement de l’exploitation individuelle des travailleurs passe avant tout par l’anéantissement de l’exploitation collective de la nation qui travaille.