En fait, comme au niveau européen, ce qui importe n’est pas la structure administrative mais le contenu de classe et les rapports de force que nous pouvons y imposer. De la sorte, si la possibilité de lutter au niveau supranational est très faible, cela est aussi le cas au niveau régional. Nous ne donnerons qu’un exemple. En 2006, alors que le débat sur le CPE fait rage, le « contrat ressources » entre en application en Bourgogne après avoir été voté le 16 décembre 2005 par le conseil régional à majorité socialiste [1]. Pour information, même Jean-Pierre Soisson, ancien président UMP de la région, déclarait le 24 mars de la même année : « Vous payez tout. Le ‘contrat – ressources’, c’est un CPE avant l’heure aggravé. » [2] La différence entre les deux niveaux de décision est flagrante : d’un côté deux mobilisations rassemblant plus de trois millions de personnes dans tout le pays font plier le gouvernement et arrivent même à délégitimer le CNE (Contrat Nouvelle Embauche) qui sera par la suite remis en cause par les prud’hommes. De l’autre, le « contrat ressource » existe toujours et est appliqué dans des régions administrées par la gauche. Aucun mouvement ne semble le remettre en question, et pour cause, il reste inconnu d’une majorité écrasante de la population. Dans les médias, le silence est total, L’Humanité seule s’étant insurgée contre cette mesure [3].
La finalité de la régionalisation est bien économique. Sous couvert d’un surcroît d’autonomie, les lois de décentralisation ont proprement fait passer les « collectivités locales » de la tutelle de l’État central à l’asservissement aux marchés financiers. Pour attirer les entreprises, synonymes de développement économique dans des secteurs où le service public et l’industrie d’État ont été tout bonnement sabordés, régions et communes sont obligées de revoir à la baisse la moindre de leurs taxes locales. Ceci pour le plus grand profit du patronat qui, jouant sur un dumping fiscal sans précédent, exploite allègrement les matières premières et infrastructures, en contribuant toujours moins à l’effort de développement des localités. La situation est telle que, dans bien des cas, ce sont les impôts locaux à la charge des particuliers qui sont utilisés pour l’accroissement des profits d’actionnaires privés. Un nouveau palier fut franchi avec la création des zones franches qui, devant sortir certaines zones difficiles de leur enclavement, se sont avérées n’être que des cadeaux supplémentaires qui exonèrent les entreprises de contreparties. En fin de compte, ces réformes, tant fiscales qu’administratives, ont eu tôt fait de canaliser les fonds vers les technopoles et autres centres de compétence et ont abandonné des espaces de plus en plus étendus qui font figure de friches économiques. Ainsi, l’économiste Yves Dimicoli notait dès 1989 : « Chaque ‘métropole’ et région cherchent à s’affirmer comme carrefour. Cela tend à opposer les communes, à segmenter les bassins d’emplois, à déstructurer les atouts de coopération interrégionale qui fondent la cohérence nationale du pays. » En conséquence, dans les zones les plus reculées du territoire, on assiste à une véritable récession en matière d’infrastructure. On ne compte plus les classes fermées, phénomène qui pèse lourd dans le non-renouvellement générationnel des petits villages. Tout habitant de ces régions constate tous les jours l’absence ou la disparition des éléments les plus basiques, qu’il s’agisse de crèches, de bibliothèques, de piscines, de bureaux de poste, de cinémas, de tribunaux ou tout simplement de couverture par le réseau de téléphonie sans fil.
De plus, il serait illusoire de penser que les effets pervers de la décentralisation ne s’expriment qu’à travers l’action du conseil régional. La communauté de commune (ou la communauté urbaine), fut une nouvelle structure directement issue de ce processus. Dès son lancement, elle fut pensée comme un outil du dessaisissement de la souveraineté populaire conférée aux organes démocratiques et politiques les plus proches du citoyen : les communes. Composée de membres nommés par des conseils municipaux le plus souvent issus de listes apolitiques, comme c’est le cas dans la plupart des petits villages, la très politique communauté de commune ne jouit donc en aucun cas de la légitimité accordée par le suffrage universel. Pourtant, ses prérogatives tendent à s’élargir, retirant aux mairies la gestion de nombreuses infrastructures, de la maîtrise de l’aménagement, du logement, etc. Pareillement, c’est dans l’opacité généralisée, que des pouvoirs de type public ont été accordés, sans contrôle, et suivant leurs critères, au patronat et aux Chambres de Commerce pour qu’ils disposent de la maîtrise des informations et pilotent sur le terrain des politiques régionales.
Sous couvert de démocratie, les promoteurs de la régionalisation permirent de renouer avec la pratique d’un clientélisme dignement hérité du XIXe siècle. Devant le nombre de postes de responsabilité à pourvoir, les potentats locaux purent reprendre leurs places, l’accaparement des centres de décision étant pérennisé. Curieuse façon, n’est-ce pas, de dire vouloir donner plus de pouvoir aux citoyens, tout en transférant celui-ci à des organismes encore plus éloignés d’eux que ne le sont les organes dépendant de l’État.
En fait, les questions sont une fois de plus mal posées et il convient de remettre les choses à plat. Il est tout à fait vrai que le plein exercice de la démocratie est inconciliable avec la concentration du pouvoir entre les mains d’un homme et de son entourage. Cependant, il est totalement faux de faire porter cette charge à la centralisation jacobine issue de la Révolution. Bien au contraire, c’est à la Ve république, à cause de la constitutionnalisation du pouvoir personnel, qu’incombe la responsabilité de ce que l’on peut appeler le « déficit démocratique ». Dès lors, n’est-il pas étrange que ceux-là mêmes qui s’avèrent être les meilleurs promoteurs de la régionalisation, soient, dans le même temps, les agents actifs du renforcement du pouvoir présidentiel (grâce au quinquennat, à l’inversement du calendrier décidé par le gouvernement Jospin, aux réformes constitutionnelles présentées par la Commission Balladur). La décentralisation, dans la pratique, ne fait que déplacer le problème en le faisant passer au niveau régional. Le pouvoir y est désormais concentré aux mains de cliques. Les actions des exécutifs locaux se font dans la plus grande opacité. Les chefs de clans ont peut-être les mains libres mais la population n’a toujours pas voix au chapitre.
Pour nous, le centralisme hérité de la Révolution reste une nécessité dans le cadre d’une appropriation collective des moyens de production, comme dans celui de toute planification efficace. Elle constitue la meilleure garantie dans l’élévation de la productivité, dans la lutte contre les gaspillages, dans la diminution de la bureaucratie. De plus, c’est elle qui assure un développement homogène de la communauté nationale sur l’ensemble du territoire. N’en déplaise aux chantres de l’ « autonomie », la première des libertés locales reste la liberté de pouvoir atteindre un niveau de développement identique aux autres collectivités. Or, nous l’avons vu, « l’Europe des régions » en est par essence l’antinomie. Un contre-exemple remarquable à l’efficacité de ces politiques peut être celui de l’Espagne où peuvent se côtoyer une Catalogne richissime et un Sud du pays en quasi sous-développement. L’homogénéité des niveaux de vie à l’intérieur du pays ne peut donc se faire que par une répartition des richesses par l’action de l’État central. En revanche, il convient que l’élaboration des politiques mises en œuvre par la nation soit un projet concerté, associant les citoyens de base, par l’intermédiaire de structures locales, aux pouvoirs importants, qui soit le fondement de la démocratie dans le pays. De même, il est impératif que la mise en place réelle des politiques de développement se fasse, sur le terrain, par des organismes responsables et révocables par les citoyens en cas d’incompétence, de mauvaise volonté ou de procédés douteux [4].
Avec « l’Europe des Régions », le but recherché par les propagandistes de l’Union Européenne est, là encore, de briser ce qui, par son histoire et sa cohésion, représente autant de résistance à la régression capitaliste en Europe : la nation. En cela, la régionalisation n’entre évidemment pas en opposition avec la volonté des multinationales d’imposer le nouveau cadre supranational mais, bien au contraire, l’accompagne et l’amplifie. Les grands groupes savent pertinemment qu’il est bien plus facile de faire pression sur une région que sur un État fort. C’est bien là que se situe leur intérêt et ils ne se privent pas de l’affirmer pour peu que l’on veuille bien l’entendre. De même, n’est-il pas surprenant que ceux qui réclament à cor et à cri plus de décentralisation, se trouvent être aussi ceux qui, supprimant lignes et rames de chemin de fer, intensifient la concentration du réseau ferré sur la métropole parisienne. Notre place est-il aux côtés des loups de la finance ? À vous de juger...