Pour le Parti Socialiste, « 50 d’Europe » auraient été « 50 ans de paix ». Pour l’UDF, ce serait « pour éviter le retour des tranchées, des V2 sur Londres, des bombardements de masse et de la Shoah, qu’ils (les initiateurs du Traité de Rome) ont patiemment bâti cette entente entre États, à nulle autre pareille » [1]. À bien des égards, l’idéologie finit même étrangement par prendre les traits d’une mythologie, dans laquelle évoluent des apôtres nommés « Pères de l’Europe » (il s’agit même d’un titre honorifique officiel délivré par le Parlement européen). Ces derniers vont par la suite, pour reprendre les termes de l’actuel Président de la République, laisser la place à « des hommes de bonne volonté » décidant « que le moment était venu de rompre avec le cycle de la vengeance et de montrer au monde qu’un idéal de paix et de fraternité pouvait être plus fort que la soif de revanche et le souvenir du malheur » [2].
Simultanément, le 14 juillet 2007, les délégations des 27 États membres de l’Union européenne défilent sur les Champs Elysées. Ce devait être un symbole. En effet, le symbole était bien là : celui de la relance de l’Europe militaire, véritable serpent de mer depuis 1952. Les mêmes pacifistes bigots qui ne cessent de demander que soient modifiées les paroles de La Marseillaise réputées trop violentes, virent curieusement un symbole de paix dans le passage des quelques 15 armées ayant composé la coalition anti-irakienne. Comment pourrait-il en être autrement, puisqu’à chaque fois qu’est évoquée cette future armée européenne, celle-ci est toujours présentée comme une force à but humanitaire, fidèle au caractère intrinsèquement pacifique de l’UE ? Il s’agirait de nouveaux casques bleus, à ceci près que leur action ne se trouve nullement entravée par le spectre d’un veto de l’ONU. Ainsi, c’est en reprenant le vocable des « grandes nations » que nous voyons resurgir des discours qui ressemblent étrangement à ceux utilisés pour légitimer la colonisation, le droit d’ingérence ayant remplacé la mission civilisatrice. Les peuples du tiers-monde, notamment africains, n’aiment-t-ils pas tant faire la guerre, que seule la sagesse occidentale (aidée de ses baïonnettes) est capable de leur faire entendre raison ?
À l’inverse, pendant que l’on se gargarise avec l’image d’Epinal de la modernité occidentale humaniste et responsable, soi-disant capable d’un demi-siècle de paix et de prospérité, peu nombreux sont ceux qui rappellent la réalité de ce que fut la seconde partie du XX
Les États européens s’abstinrent, il est vrai, de guerres mutuelles rendues impossibles de par la participation au bloc militaire occidental et suicidaires du fait de la puissance nucléaire. Pour autant, à l’extérieur de l’Europe, l’impérialisme ne perdit nullement de sa vigueur. Il n’y a qu’à penser aux récentes aventures en Yougoslavie, en Afghanistan ou en Irak. Pourtant, à la différence de ses ennemis, le capitalisme n’a pas à être comptable de son histoire. Il peut réclamer à cor et à cri que soit jugé le pacte de Varsovie pour son intervention à Budapest, mais il ne souffle mot sur l’appui qu’il fournit neuf ans plus tard à la junte fasciste indonésienne pour éliminer plus de 600 000 progressistes. Au contraire, ce sont les nations qui, par leur nature intrinsèquement xénophobe, sont rendues responsables pêle-mêle des deux guerres mondiales qui les ont décimées. Le choc des impérialismes pour le partage des marchés coloniaux et européens, la dynamique guerrière, expansionniste et dominatrice propre au fascisme sont rabaissées au rang de facteurs secondaires. De même, aucune analyse des rapports d’exploitation n’est jamais faite. Le capital a les mains blanches. Pour preuve, ses représentants ont enclenché la dynamique pacifique qu’aurait constituée la CEE.
La transition est toute trouvée. L’URSS et plus généralement tout le combat progressiste fut historiquement responsable du climat guerrier qui imposa à l’Europe de s’armer pour se protéger. Cependant, cette logique formelle archétypique s’écroule comme un château de carte lorsque l’on constate que 20 ans après la chute du Mur, les dépenses militaires au niveau mondial n’ont jamais été aussi élevées, passant de 768 milliards de dollars en 1995 à 1204 milliards en 2006 [4].
Quittons donc définitivement le monde des contes et des fées dans lesquels l’UE n’est vue qu’à travers l’univers d’Hollywood et revenons à la matière qui seule nous intéresse. Ainsi, n’en déplaise à beaucoup, la construction européenne véritable ne débute pas en 1957 à Rome mais en 1949 à Washington, dans une perspective bien plus belliqueuse, avec la création de l’OTAN. Cela a été expliqué précédemment : à la fin des années 40 l’Europe n’était pas le Pérou, c’était l’Amérique ! Lire aussi "Le relais historique de l’impérialisme américain"