Programme séduisant qui n’a pas fondamentalement changé depuis Briand et Coudenhove-Kalergi et qui n’est pas moins déconnecté de la réalité de la « construction » européenne : ce qui est célébré est au mieux inexistant ou bien totalement indépendant de l’existence de l’Union Européenne et, au pire, carrément contradictoire avec la nature de cette Union [1]. Dans le même temps, les raisons de faire et de conduire l’Union ont évolué au rythme des changements géopolitiques mondiaux, des rapports de forces nationaux et de la dynamique conquérante du capitalisme. On mesure donc à quel point la nature de l’Idéologie Européenne est complexe. Elle allie la conservation d’un aspect positif et inattaquable (paix, liberté et prospérité pour tous) reposant sur l’inéluctabilité d’un élargissement des cadres socio-économiques nationaux – tous les deux étant parfaitement formels – qui ne se réalise, cependant, qu’en conformité avec les logiques du capitalisme monopolistique mondialisé et de l’impérialisme occidental.
La coexistence entre une image moderne et la reprise, au moins apparente, des mêmes arguments est un des points les plus importants – et les plus dangereux pour le mouvement progressiste – de l’Idéologie Européenne. La modernité s’attache à la prétendue pertinence d’un changement d’échelle du cadre politique pour les luttes, les décisions et les débats publics. Il se présente comme un simple contenant, une forme vide. Cette dernière peut donc être investie de tous les espoirs et de tous les mythes politiques les plus contradictoires. Pour les tenants de l’ordre européen actuel, l’Europe, c’est la paix (sociale et intérieure dans le cadre impérialiste), la liberté (d’entreprendre et d’exploiter) et la prospérité (d’une minorité). Pour beaucoup de critiques – au premier rang desquels la gauche réformiste –, le problème principal n’est pas le cadre européen mais la réalisation « véritable » du programme revendiqué dans ce cadre qui, seul, leur semble légitime et qu’il conviendrait d’employer au nom du réalisme politique. Ce cadre joue alors son rôle de « forme déformante » dans les luttes sociales et leurs objectifs pour le plus grand bénéfice du capitalisme mondialisé qui trouve dans l’Union Européenne (et la Communauté qui l’a précédée) un partenaire politique présentable enfin à sa taille et à sa solde. C’est ce que nous allons essayer de montrer dans les prochains chapitres en tentant de rester fidèle au mot de Jean Bruhat qui nous invite à « déceler, par un examen rigoureux des faits, les bases réelles d’une politique qui n’ose pas dire son nom et se pare de formules généreuses ».