NATURE ET FONCTIONNEMENT D'UNE MACHINE À BROYER LES PEUPLES
Contrairement à la vieille rengaine, l'Europe ne fut jamais celle des peuples et ne tenta jamais de l'être. Elle répond à un besoin précis du patronat européen et mondial, réformer le cadre des structures de décisions politiques pour être mieux à même d'imposer la régression généralisée, la contre-révolution permanente.



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De la sainteté du libre-échange

samedi 1er mars 2008, par Collectif

L’ « Europe puissance », l’ « Europe puissance tranquille » ou l’ « Europe américaine » sont, en réalité, des aspects complémentaires illustrant le rôle joué par l’UE dans le monde ainsi que des produits idéologiques dérivés d’une même matrice qu’on pourrait appeler « l’Europe libérale ». Dans tous les cas, le libre-échange et la concurrence entre les entreprises, les régions économiques, les systèmes sociaux, les fiscalités nationales et les individus dans maints domaines de la vie sociale, forment le socle de cette « Europe libérale ». Après tout, si l’on se réfère aux connotations qui lui sont fréquemment associées, la concurrence généralisée dans une société capitaliste tient le milieu entre la « guerre économique » et « l’ouverture à l’autre » : pourquoi l’UE ne serait-elle pas tout à la fois une « puissance impérialiste » et une « passerelle lancée vers les autres peuples » tout en demeurant l’apôtre intransigeant du libre-échangisme dont les Etats-Unis sont les prophètes au niveau mondial ?

Le débat entre partisans du libre-échange et partisans du protectionnisme connaît un regain d’intérêt non négligeable en France et en Europe depuis l’ouverture aux importations textiles chinoises le 1 janvier 2005 [1]. En dehors des nationalistes convaincus, éternels partisans du protectionnisme, et des libéraux fanatiques pour qui l’application du libre-échange est un acte de foi, les positions des uns et des autres (économistes et politiques) est d’une grande complexité et se fait souvent de manière très nuancée. Si le protectionnisme continue de traîner la réputation d’être l’expression d’un repli nationaliste, il ne fait plus l’objet d’un rejet de principe. Citons, par exemple, le cas de l’économiste Paul Krugman, spécialiste du commerce international et auteur d’un des manuels d’économie politique qui fait référence dans le monde entier. Connu pour être un partisan du libre-échange absolu (pas de douane, pas de restrictions au commerce partout dans le monde) et un opposant résolu du protectionnisme au niveau d’une nation ou même d’un bloc de nations comme peut l’être l’UE [2], il vient de réviser récemment sa position. Il admet désormais qu’il existe bien des perdants dans le processus de mondialisation des échanges. Ce revirement relatif tient à sa constatation du fait que la nature du commerce international a changé depuis les années 2000. Ainsi, l’émergence de la Chine comme puissance commerciale majeure, rend les effets du libre-échange généralisé quantitativement plus importants.

En France, le débat est surtout nourri sur la place publique par le démographe Emmanuel Todd, mu par sa volonté farouche d’imposer l’idée d’un « protectionnisme européen ». Il constate, avec raison, que la « fracture sociale », qu’il dénonçait au milieu des années 1990, s’est aggravée. Il estime que « le mal qui ronge la société française, l’instrument de la montée des inégalités, c’est le libre-échange ». Face à cela, il milite pour que la gauche reprenne à son compte la défense d’un « protectionnisme européen », même s’il est conscient des réticences de cette dernière :

le protectionnisme est une variante de la pensée libérale, admet Emmanuel Todd, « c’est une pensée de la concurrence sur un marché dont la taille est finie », explique-t-il. D’ailleurs, le Front national conjugue protectionnisme avec nationalisme - de quoi alimenter un peu plus les réticences à gauche. Il rajoute cependant qu’ « il n’est pas impossible qu’on arrive dans une phase historique où la notion de protectionnisme européen, de préférence communautaire à l’échelle européenne, soit appelée à devenir un concept de gauche ne serait-ce que parce que la dimension nationale ne suffit plus et qu’au stade européen elle suppose une dimension de collaboration internationaliste » [3]

Emmanuel Todd nourrit une illusion partagée par bon nombre de dirigeants de la soi-disant gauche antilibérale. Mais qui pourrait sérieusement considérer la concurrence, même limitée à l’Europe, comme une forme de coopération ? Comment justifier que l’internationalisme doive se claquemurer dans les limites de l’Europe chrétienne ? À ce titre, il est bon de rappeler ces quelques phrases toujours d’actualité que Karl Marx écrivait en 1848 dans son Discours sur la question du libre-échange :

Nous avons montré quelle sorte de fraternité le libre-échange suscite entre les différentes classes d’une seule et même nation. La fraternité que le libre-échange établirait entre les différentes nations de la terre ne serait guère plus fraternelle. Désigner l’exploitation sous sa tournure cosmopolite du nom de fraternité universelle, voila une idée qui ne pouvait naître qu’au cœur de la bourgeoisie. Tous les phénomènes destructifs que la libre concurrence suscite à l’intérieur d’un pays se reproduisent sur le marché mondial avec des proportions plus gigantesques. Nous n’avons pas besoin de nous arrêter plus longtemps aux sophismes que les partisans du libre-échange servent à ce sujet...

De fait, la coopération internationale est une nécessité et c’est l’Union européenne qui est un repli sur soi : la division internationale du travail est une donnée objective du développement des forces productives, y compris dans un mode de production socialiste. Les discours tendant à faire penser à un développement purement national – ou purement zonal concernant l’Europe –, et donc autarcique du pays, nous sont totalement étrangers. Nous les condamnons avec d’autant plus de force qu’ils constitueraient une entrave majeure à l’augmentation du niveau de vie. Bien au contraire, les salariés, le peuple français, ont besoin de développer des échanges entre nations, européennes ou non, fondés sur des coopérations mutuellement avantageuses. Celles-ci concernent par exemple, les services publics nationaux, les domaines de la recherche, des nouvelles technologies, de la protection de l’environnement, des échanges commerciaux, notamment pour lutter contre le dumping social. Le patriotisme économique, élargi à l’échelle européenne, ne peut pas grand-chose face à la domination de fait du capital financier américain en Europe et ne constitue aucunement une rupture avec le capitalisme.

Le niveau de vie que connaissent les pays membres de l’UE, ne doit rien au développement d’une puissance économique continentale. Le Canada, avant l’adhésion à l’ALENA, ou même l’Australie et la Nouvelle-Zélande (sans parler de la Suisse ou de la Norvège), ne vivent pas plus mal parce qu’elles sont exclues d’un « marché de près de 500 millions de consommateurs ». L’industrie, les services et l’économies en général de ces pays n’ont pas grand-chose à envier à la « première puissance économique et commerciale de la planète ».

Notes

[1] L’UE a très rapidement négocié un accord limitant ces importations. Le problème se posera cependant de nouveau le 1 janvier 2008

[2] Dans son article « The Move Toward Free Trade Zones », Paul Krugman explique que la constitution de grandes zones de libre-échange comme l’UE, l’ALENA, le MERCOSUR ou autres constitue une situation sous-optimale pour le commerce mondial car elle occasionnerait des détournements de flux commerciaux vers l’intérieur de ces zones. Le relèvement des protections douanières aux frontières de l’UE – même si l’on conserve le principe de libre-échange entre les États-membres – auquel sont favorables les partisans du « protectionnisme européen », serait donc condamnable selon cette théorie

[3] Ces citations sont tirées de l’article « Le protectionnisme européen doit-il devenir une idée de gauche ? » de l’Humanité du 17 juillet 2007 rendant compte de son intervention dans le club de réflexion Gauche Avenir

Citer

Pour citer cet article, merci d'utiliser ces indications:
Collectif, De la sainteté du libre-échange, L’idéologie européenne (http://www.ideologie-europeenne.fr)
http://www.ideologie-europeenne.fr/De-la-saintete-du-libre-echange.html

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