Le débat entre partisans du libre-échange et partisans du protectionnisme connaît un regain d’intérêt non négligeable en France et en Europe depuis l’ouverture aux importations textiles chinoises le 1
En France, le débat est surtout nourri sur la place publique par le démographe Emmanuel Todd, mu par sa volonté farouche d’imposer l’idée d’un « protectionnisme européen ». Il constate, avec raison, que la « fracture sociale », qu’il dénonçait au milieu des années 1990, s’est aggravée. Il estime que « le mal qui ronge la société française, l’instrument de la montée des inégalités, c’est le libre-échange ». Face à cela, il milite pour que la gauche reprenne à son compte la défense d’un « protectionnisme européen », même s’il est conscient des réticences de cette dernière :
le protectionnisme est une variante de la pensée libérale, admet Emmanuel Todd, « c’est une pensée de la concurrence sur un marché dont la taille est finie », explique-t-il. D’ailleurs, le Front national conjugue protectionnisme avec nationalisme - de quoi alimenter un peu plus les réticences à gauche. Il rajoute cependant qu’ « il n’est pas impossible qu’on arrive dans une phase historique où la notion de protectionnisme européen, de préférence communautaire à l’échelle européenne, soit appelée à devenir un concept de gauche ne serait-ce que parce que la dimension nationale ne suffit plus et qu’au stade européen elle suppose une dimension de collaboration internationaliste » [3]
Emmanuel Todd nourrit une illusion partagée par bon nombre de dirigeants de la soi-disant gauche antilibérale. Mais qui pourrait sérieusement considérer la concurrence, même limitée à l’Europe, comme une forme de coopération ? Comment justifier que l’internationalisme doive se claquemurer dans les limites de l’Europe chrétienne ? À ce titre, il est bon de rappeler ces quelques phrases toujours d’actualité que Karl Marx écrivait en 1848 dans son Discours sur la question du libre-échange :
Nous avons montré quelle sorte de fraternité le libre-échange suscite entre les différentes classes d’une seule et même nation. La fraternité que le libre-échange établirait entre les différentes nations de la terre ne serait guère plus fraternelle. Désigner l’exploitation sous sa tournure cosmopolite du nom de fraternité universelle, voila une idée qui ne pouvait naître qu’au cœur de la bourgeoisie. Tous les phénomènes destructifs que la libre concurrence suscite à l’intérieur d’un pays se reproduisent sur le marché mondial avec des proportions plus gigantesques. Nous n’avons pas besoin de nous arrêter plus longtemps aux sophismes que les partisans du libre-échange servent à ce sujet...
De fait, la coopération internationale est une nécessité et c’est l’Union européenne qui est un repli sur soi : la division internationale du travail est une donnée objective du développement des forces productives, y compris dans un mode de production socialiste. Les discours tendant à faire penser à un développement purement national – ou purement zonal concernant l’Europe –, et donc autarcique du pays, nous sont totalement étrangers. Nous les condamnons avec d’autant plus de force qu’ils constitueraient une entrave majeure à l’augmentation du niveau de vie. Bien au contraire, les salariés, le peuple français, ont besoin de développer des échanges entre nations, européennes ou non, fondés sur des coopérations mutuellement avantageuses. Celles-ci concernent par exemple, les services publics nationaux, les domaines de la recherche, des nouvelles technologies, de la protection de l’environnement, des échanges commerciaux, notamment pour lutter contre le dumping social. Le patriotisme économique, élargi à l’échelle européenne, ne peut pas grand-chose face à la domination de fait du capital financier américain en Europe et ne constitue aucunement une rupture avec le capitalisme.
Le niveau de vie que connaissent les pays membres de l’UE, ne doit rien au développement d’une puissance économique continentale. Le Canada, avant l’adhésion à l’ALENA, ou même l’Australie et la Nouvelle-Zélande (sans parler de la Suisse ou de la Norvège), ne vivent pas plus mal parce qu’elles sont exclues d’un « marché de près de 500 millions de consommateurs ». L’industrie, les services et l’économies en général de ces pays n’ont pas grand-chose à envier à la « première puissance économique et commerciale de la planète ».