La différence entre Hegel et Novalis est éclairante. Hegel fait référence explicitement à l’Europe comme ensemble constitué au Moyen-Âge par rapport à la chrétienté, mais comme un ensemble dépassé. À la même époque, Novalis écrit L’Europe et la Chrétienté comme un programme de retour aux sources pour lutter contre la Révolution française. Car c’est bien la Révolution française qui va tenir un rôle clef dans cette affaire.
C’est le mouvement romantique allemand qui le premier fait référence, au mépris de toute analyse historique, à l’Europe. Manière pour lui de passer outre plusieurs faits qui ont véritablement contribué à la désagrégation de l’ensemble chrétien européen du Moyen-Âge : Réforme, industrialisation, perte de la foi. Ceux qui veulent inscrire les racines chrétiennes dans l’Europe, cent ans après la séparation de l’Eglise et de l’Etat en France, ne s’y prennent pas différemment pour combattre la laïcisation des sociétés modernes.
Toute erreur, dit Spinoza, est un déplacement. Ainsi, l’animal appelé chimère est un ensemble fictif d’éléments réellement existants. Il en va de même pour l’Europe des eurobéats. À un certain niveau d’abstraction (et l’Idéologie européenne est l’abstraction même, une idéologie non seulement contre-révolutionnaire mais véritablement « contre-historique »), nous ne trouvons plus les mensonges grotesques, les erreurs factuelles que nous avons dénoncés. Nous ne trouvons que des appels aux grands principes. Lesquels ne sont finalement qu’une forme du mensonge par omission.
L’omission la plus grave, c’est la portée de la Révolution française en Europe, qui a vu l’affirmation de la République et d’une idée de la Nation fondée sur le progrès. De Novalis à Habermas, c’est, à travers l’Idéologie Européenne, le même compte qui se règle avec la Révolution. Tous deux participent d’une volonté que l’histoire s’arrête en chemin, qu’il n’y ait plus de politique, qu’elle soit enfin, selon le mot d’Enzensberger qualifiant Angela Merkel, confiée à une « ménagère ». Pour Novalis, cela s’incarne dans un projet conservateur classique. Pour Habermas, il s’agit d’entériner la réduction de la politique à de vagues compensations social-démocrates. Au combat politique doit succéder la négociation dialogique, la compétition régulée, le débat rationnel entre intérêts divergents afin de « civiliser le capitalisme » [1]. Projet qui s’accompagne d’une démission devant le fait accompli de l’impérialisme (qu’Habermas appelle mondialisation). Habermas va jusqu’à déclarer, en s’en réjouissant, que « les conditions économiques qui se sont transformées sous l’effet de la mondialisation interdisent à l’Etat national toute intervention sur les ressources fiscales. » [2] La social-démocratie allemande teintée de paternalisme bismarckien et d’un soupçon de football serait donc le modèle universel, l’horizon indépassable.
Après la réduction de l’Europe à la vision romantique de Novalis ou social-démocrate d’Habermas, il y a celle, qu’on pourrait qualifier de suisse, de Denis de Rougemont, qui n’hésitait pas à déclarer que la Suisse était un modèle pour l’Europe [3]. Rougemont a joué un rôle clef dans l’idéologie européenne. Il prétend avoir créé le « premier mouvement de résistance qui ait été créé en Europe » mais il ajoute « heureusement, il n’a jamais eu à entrer en fonction contre les Allemands. » [4] Et pour cause, ce mouvement a été créé en Suisse ! Après il a confortablement passé le reste de la guerre à New York… Ce qui lui a permis de faire la leçon aux tenants de l’Etat-nation. De retour des Etats-Unis, Rougemont participe au premier Congrès de l’Europe à La Haye en 1948, présidé par Winston Churchill, avec Robert Schuman. Puis il participe à la création du Centre européen de la Culture, centre conçu dans la perspective d’une fédération européenne.
Adepte du mouvement personnaliste (l’école d’Uriage dont on connaît les inclinaisons pétainistes), il estimait que l’individu moderne n’était pas assez « responsable » :
« Pour servir les finalités suprêmes de l’homme, libre et responsable, et aimer d’une manière active, il faut absolument de petites communautés. Nous ne sommes pas faits pour vivre dans de grands Etats-nations, sous la direction de l’Etat et de ses fonctionnaires. Nous sommes faits pour vivre dans notre commune, dans notre famille d’abord, dans notre petite région, et c’est là que peu à peu j’ai retrouvé ma tradition suisse de fédéralisme poussé encore plus loin que ce n’est le cas aujourd’hui, où une tendance centralisatrice apparaît en Suisse, tendance qu’il nous faut combattre. » [5]
Un Maurras ne s’y prenait pas autrement lorsqu’il essayait de définir la France par sa seule latinité, à l’exclusion des autres apports. L’Europe hitlérienne s’est « construite » (on pourrait revenir longuement sur cette notion de « construction » européenne qui consiste essentiellement en un démantèlement méthodique de l’Etat-Nation, version institutionnelle de la « destruction créatrice » chère à Schumpeter) au nom de la lutte contre le judéo-bolchevisme, ennemi de l’intérieur et de l’extérieur. L’Europe de Maastricht se construit aujourd’hui contre la généalogie républicaine. Elle est, non le dernier jalon d’un mouvement général vers la paix perpétuelle des Lumières, mais un épisode de la contre-révolution libérale.
Le parcours d’un Robert Schuman est révélateur à cet égard. Dès sa prise de nationalité française, il a milité pour le maintien du Concordat en Alsace-Moselle. En 1940, il n’a pas hésité à rayer d’un trait de plume la République en attribuant les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain (« détails » que le site internet de fondation Robert Schuman, « centre de recherches sur l’Europe » ne mentionne pas... [6]).
Si ces mouvements bien conscients de contre-révolution sont le plus souvent officieux, l’on doit se réjouir que Bernard-Henri Lévy, dans son dernier ouvrage où il fustige les tenants du « non » au referendum, ait choisi de clamer ouvertement sa haine du jacobinisme. Lorsqu’il parle de la gauche du non, il écrit :
« Je n’aime pas sa façon de crier à tout bout de champ, « République ! République ! » comme si qui que se soit songeait à la lui prendre, sa République. Je n’aime pas ce prurit jacobin qui est en train de la reprendre alors que le jacobinisme lui est ce que le maurrasisme est à la droite – l’inverse, c’est-à-dire la même chose, et la même crispation identitaire, souverainiste et éventuellement chauvine » [7].
Le pétainiste Maurras, contrairement aux jacobins, n’a pas assuré, c’est le moins qu’on puisse dire, la défense nationale. Pour BHL, la République n’est pas en danger, et elle ne l’a pas été non plus en 1793 ! Pour preuve, lorsqu’il évoque la Commune de Paris, il détaille les exécutions des généraux Lecomte et Clément-Thomas et des cinquante otages de la rue Haxo, mais à aucun endroit de son livre, il n’est fait mention de la Semaine sanglante qui fit 30 000 morts dans Paris en une semaine… Pour preuve, lorsqu’il balaie d’un revers de plume toute la résistance communiste en France comme en Union soviétique, en Yougoslavie, en Chine etc., n’y voyant (et là, on peut parler de révisionnisme) que « le fascisme rouge » des « prolétaryens » (sic).
Qu’ils soient fédéralistes comme Rougemont, formalistes comme Habermas, chantres de l’Europe-puissance ou de l’Europe chrétienne ou partisans de l’Europe américaine, les Eurobéats ont en commun de passer sous silence le mouvement républicain. Le jacobinisme est leur ennemi juré, véritable moteur négatif de la « construction » européenne.
Parfois encore, ce n’est pas simplement la Révolution française mais les progrès des temps modernes qui sont remis en cause. Par exemple Jan Patočka, disciple de Husserl, célèbre martyr de la cause anticommuniste en Tchécoslovaquie, présente la modernité en Europe en ces termes :
« C’est le souci de l’âme, tês psukhês epimeleia, qui a créé l’Europe – il n’y a aucune exagération à soutenir cette thèse. Le grand tournant de la vie de l’Europe occidentale semble se placer au XVIe siècle. C’est à dater de cette époque qu’un autre thème, à l’opposé du souci de l’âme, se porte au premier plan, accapare et transforme un domaine après l’autre – politique, économie, foi et savoir –, imposant partout un style nouveau. Le souci d’avoir, le souci du monde extérieur et de sa domination, l’emporte sur le souci de l’âme, le souci d’être. » [8]
On aurait pu répondre à Patočka que du XVIe au XXe, le décollage qu’a constitué l’alphabétisation, la déchristianisation, la révolution industrielle, le contrôle des naissances, la montée du socialisme, font indéniablement partie de notre modernité. Ce sont des acquis irremplaçables. Mais attention, il ne s’agit pas d’acquis obtenus par un processus mécanique mais de haute lutte. On ne peut en tout cas présenter le modèle européen comme le fait Emmanuel Todd, comme des contributions diverses d’entités nationales homogènes :
« Le modèle démocratique européen qui se généralise après la Deuxième Guerre mondiale et qui triomphe à l’Est en 1989, deux siècles après l’ouverture de l’âge idéologique moderne par la Révolution française, est, comme la richesse matérielle du continent, un produit de synthèse, mêlant des éléments anglais, français et allemands. Le respect des droits individuels est une invention anglaise, le suffrage universel est une contribution française, la sécurité sociale est nettement d’origine allemande. » [9]
Ici, à la négation du rôle de l’Etat-nation (de Novalis à Habermas), succède la négation du conflit social au sein de l’Etat-nation. On sait très bien que le suffrage universel en France est le produit d’une lutte centenaire entre la bourgeoisie et les travailleurs, que l’embryon de Sécurité sociale introduit par Bismarck résultait de la pression du Parti Social-démocrate, qui n’avait pas encore de social que le nom. De plus, comment imaginer cette force relative de ce parti allemand par rapport aux Français sans prendre en compte le facteur de la répression de la Commune de Paris outre-Rhin ? Quant aux droits individuels anglais, on sait bien qu’ils résultent d’une des plus grandes révolutions modernes. Qui plus est, les progrès démocratiques en Europe résultent eux-mêmes de la pression qu’exerçait le monde socialiste sur la bourgeoisie capitaliste occidentale. Il n’y a qu’à voir comme elle se plaît à reprendre ces concessions depuis le déclin du mouvement social au niveau mondial.
Voir ainsi la modernité européenne comme une sorte de partenariat de différents génies nationaux homogènes revient à attribuer à telle ou telle entité nationale ou supranationale des pouvoirs magiques.
Cette pensée magique, essentialiste, se reflète également dans la manière de présenter la prétendue « culture européenne ». Elle se réfère généralement au concept husserlien de « créations culturelles » (Kulturgebilde), pour qui « notre humanité européenne recèle une entéléchie qui lui est innée, qui domine tous les changements affectant la forme Europe et leur confère un sens, celui d’un développement orienté vers un pôle éternel » [10]. La caricature étant donnée par Slavoj Žižek qui pose dans son ouvrage éponyme la question « que veut l’Europe ? », comme Freud posait la question « que veut la femme ? », en essayant de traiter l’Europe sur le divan, comme une entité psychique. La psychanalyse était déjà un réductionnisme, une prétention de parler de la psyché en dehors de la production. Ici, il va s’agir de plaquer sur la production des critères purement « psy ». C’est ainsi que certains psys sont payés pour dire qu’un ouvrier en grève a un problème d’homosexualité refoulée avec son patron.
Žižek, tout homme de gauche qu’il prétend être, voit la résistance à l’impérialisme américain uniquement sous l’angle psychologique de l’arrogance d’une nation en perte de vitesse, excluant totalement les « valeurs » dont cette nation est historiquement porteuse :
« Le refus de l’ « américanisation » qui s’exprime en France, et que partage plus d’un nationaliste de gauche et de droite, est ainsi, en définitive, le refus d’accepter que la France elle-même perde de son rôle hégémonique en Europe. Le nivellement des influences entre petits et grands Etats-nations peut donc être compté parmi les effets bénéfiques de la globalisation. » [11] Et d’ajouter « Au lieu de faire, et plus activement encore, ce que faisaient précisément les Américains – mobiliser les « nouveaux Etats européennes », organiser le nouveau front commun – la France et l’Allemagne jouèrent en solo avec arrogance. » [12]
Ainsi de la référence à la Grèce, à l’instar de la citation de Thucydide figurant en préambule du projet de constitution. Le vernis culturel permet ici de dissimuler des messages politiques autrement plus emblématiques. Quand Žižek fait référence au modèle grec après la chute du socialisme à l’Est, c’est en toute bonne foi d’un point de vue « de gauche » :
« Est-il possible d’imaginer une appropriation de gauche de la tradition politique européenne ? Ne fut-ce pas la politisation dans une acception spécifiquement grecque qui réapparut violemment avec la désintégration du Socialisme est-européen ? » [13]
Žižek ne croit pas si bien dire. Effectivement, il y a eu désintégration de la démocratie socialiste au profit de l’instauration d’une démocratie « à l’athénienne », c’est-à-dire le contrôle d’une oligarchie ayant la domination sur une foule de travailleurs. Mais peut-on appeler cela une politique « de gauche » ? Nietzsche était lui-même un admirateur de la Grèce. Mais comme il la connaissait tout de même un peu mieux que Žižek , il ne lui sera pas venu de décrire Périclès, riche propriétaire d’esclaves pour un philanthrope de gauche.
Dans l’Idéologie Européenne, la référence culturelle confère une valeur inestimable à celui qui l’utilise, sans doute parce que, en bonne logique libérale, « ce qui est rare est cher »… La référence culturelle recouvre peu à peu la référence historique. Nées de conflits réels, les œuvres rassemblées arbitrairement sous le nom de « culture » sont recyclées dans l’idéologie. Elles servent désormais de décoration rhétorique au mouvement mondial de décivilisation, d’analphabétisation et d’oppression, qui s’appelle libéralisme, et qui s’exprime par la sophistique de l’Idéologie Européenne.
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