Bien que Jean-Claude Trichet s’en défendît à l’époque en citant une étude de l’INSEE [1] confirmant l’absence de dérapage de l’inflation, l’augmentation des prix était bien réelle. L’arrivée programmée de l’euro a ainsi correspondu à la poursuite d’une lente baisse de prix dans l’électroménager, l’audiovisuel et le matériel de traitement informatique mais a provoqué une véritable flambée des tarifs d’un certain nombre de produits de première nécessité comme le lait, le beurre, les yaourts ou la lessive dès juillet 2001 [2]. Bon moment pour acheter un frigo qui risque de rester vide …
Par contre, force est de constater que la monnaie unique a tenu toutes ses promesses à un autre niveau. Les tenants de l’orthodoxie monétaire et les marchés financiers avaient de quoi être réjouis. Pour les premiers, l’indépendance de la Banque Centrale Européenne (BCE) par rapport au pouvoir politique avait été garantie par plusieurs clauses. Si ses représentants sont tenus de faire des rapports auprès du Conseil et du Parlement européens, ces derniers n’ont aucune possibilité de donner des consignes en retour. Les institutions de l’Union Européenne réussissent cette prouesse extraordinaire de créer un organe encore plus anti-démocratique et plus irresponsable qu’elles, tout en disposant d’un pouvoir colossal. Dans les faits, la BCE se contente de faire respecter ses objectifs en terme de stabilité des prix et de niveau d’inflation [3], maintenant et aggravant les politiques monétaires menées en Europe depuis 25 ans. Ces deux objectifs passent même avant la politique de change qui, quant à elle, dépend encore officiellement des autorités politiques.
Pour les seconds, l’introduction de l’euro a signifié un nouveau développement des marchés financiers qui conduit les différentes économies à ne constituer que des parties d’un réseau européen d’échange (lui-même fortement intégré dans un réseau mondial comme l’a montré l’OPA de la bourse de New York sur Euronext). Le « prix » du capital est lui aussi abaissé par cette intégration monétaire. Cette diminution ne bénéficie cependant pas à une hausse de l’investissement mais à une facilité nouvelle apportée à la concentration des capitaux : dès 1999, la valeur des fusions-acquisitions atteint 638 milliards dans la zone euro alors qu’elle s’établissait à seulement 272 milliards d’euros un an plus tôt. Dès l’an 2000, le marché des obligations en euros atteignait la taille de celui en dollars [4]. On constate aussi un accès plus ouvert au marché financier auparavant essentiellement occupé par les banques. Cela correspond à un développement à grande vitesse de la titrisation, qui fut introduite en France le 23 décembre 1998 [5]. Les Bourses ont connu quant à elles une hausse considérable de leur capitalisation. Des fusions ont aussi commencé à « rationaliser » le secteur comme la création d’Euronext (Paris, Bruxelles, Amsterdam et Lisbonne) qui devient la deuxième Bourse d’Europe avant Francfort et après Londres. Pour approvisionner ces marchés financiers en expansion, les privatisations (France Telecom, EDF,…) et la mise en place progressive de retraites complémentaires – bientôt principales ? – par capitalisation dans les pays membres sont mis à contribution. Voilà les spéculateurs rassurés : le retard européen en terme d’organisation des marchés financiers et de développement du capital-risque est en train d’être comblé. Les perspectives de rentabilité du capital vont croissant, autant de pris sur la part des salaires dans la valeur ajoutée qui continue de baisser [6].
Enfin, nous constatons à l’heure actuelle que le cours de l’euro sur le marché des changes bat chaque jour un nouveau record face au dollar. Le maintien de taux relativement élevés par la BCE contribue largement à la pérennité de cette situation. Par conséquent, les mauvaises conditions faites aux exportations rappellent les années 1980 lorsque les produits français étaient renchéris par la surévaluation du franc au sein du SME.
L’euro nous était vanté sous l’angle de la facilité de circulation, permettant de ne pas avoir à changer de devise, lors de déplacements à l’étranger. On pourrait rétorquer que, rares sont ceux qui ont les moyens aujourd’hui de quitter leur pays ou même de prendre des vacances en France. De toute façon, l’euro revient à troquer 2 % de commission au change contre 30 % d’augmentation des prix toute l’année.