NATURE ET FONCTIONNEMENT D'UNE MACHINE À BROYER LES PEUPLES
Contrairement à la vieille rengaine, l'Europe ne fut jamais celle des peuples et ne tenta jamais de l'être. Elle répond à un besoin précis du patronat européen et mondial, réformer le cadre des structures de décisions politiques pour être mieux à même d'imposer la régression généralisée, la contre-révolution permanente.



Accueil du site > Histoire > 1957 - 1973 > 1957-1973 : le Marché commun en période de croissance

1957-1973 : le Marché commun en période de croissance

samedi 1er mars 2008, par Collectif

Rajouter chapeau !

La réalité de la CEE

L’ « ouverture des frontières », comprenez l’abaissement des droits de douanes sur la plupart des marchandises, est le seul objectif du traité de Rome qui ait été réalisé avant l’heure. Commencé le 1 janvier 1959, ce « désarmement douanier » devait être parachevé en 1970 mais tout fut terminé dès juillet 1968. Grâce à cette libre circulation des marchandises et des capitaux, les multinationales trouvaient enfin le moyen de faire jouer les différentiels en matière de protection sociale, de condition fiscale (le « Luxembourg » fondant déjà sa prospérité de « petit pays » sur sa place de « paradis fiscal » de la CEE), d’ « environnement industriel » (profitant d’abord à l’Allemagne) entre les pays tout en ayant accès au marché des Six. C’est aussi la possibilité offerte aux grandes entreprises américaines d’approfondir leur pénétration du marché européen [1]. Il suffit alors d’une création de filiale, d’une prise de participation à un endroit pour pouvoir inonder l’ensemble du marché.

La politique gaullienne

Au niveau économique, le Général de Gaulle tente de s’opposer à la pénétration étrangère, particulièrement américaine. Il poursuit dès lors une politique de soutien aux groupes privés français et de création de grandes industries nationales sur base publique (informatique, aéronautique, énergie, …). Il tente aussi de s’opposer à la suprématie du dollar en cherchant à redonner à l’or un statut réel dans le système monétaire international. Tout en restant un allié exemplaire des Etats-Unis dans les moments cruciaux, de Gaulle mène une politique étrangère qui se veut plus indépendante. Il s’oppose notamment à la conception d’une Europe réduite à sa pointe occidentale, véritable tête de pont de l’Alliance atlantique sur le continent. Cependant, l’illusion « indépendantiste » – on a même parlé d’une Europe autonome, à mi-chemin entre l’Est et l’Ouest [2] – que nourrit l’ensemble de ces attitudes tombe rapidement.

Au niveau européen, la politique gaullienne est responsable de l’abandon d’un principe de fonctionnement majeur inscrit dans le Traité de Rome. Après la crise du 30 juin 1965, le compromis dit « du Luxembourg » est trouvé : la règle de l’unanimité doit subsister si des intérêts très importants d’un État-membre sont en jeu. Mais c’est aussi à ce moment qu’une habitude commence à se mettre en place, celle du recours à l’Europe comme instrument ou comme prétexte de la régression sociale au niveau national. De Gaulle et Pompidou invoquent ainsi les nécessités de l’ « échéance européenne » de juillet 1968 afin d’imposer les pouvoirs spéciaux permettant l’attaque de la Sécurité sociale. La dévaluation du franc d’août 1969 est elle aussi justifiée par les exigences de la « concurrence européenne ». Le changement d’attitude du gouvernement français s’accélère au lendemain de mai 1968 qui reste encore pour l’époque une « grande peur de la bourgeoisie » : il se déclare plus européen, plus atlantique et illustre cette idée que « l’intégration est aussi un front commun des monopoles contre la classe ouvrière et le peuple ». [3]

Elargissement et nouvelle relance

Président de la Commission, le professeur Hallstein prétend en 1962 devant la presse que le « succès surprenant » de l’Europe réfute le marxisme-léninisme car elle montre que « les Etats capitalises surmontent leurs contradictions et s’unissent », trouvent l’ « invulnérabilité en face des crises » et « une expansion économique constante ». [4] La réalité se révèle un tantinet différente. Le rythme annuel de progression de l’industrie de la CEE est ainsi inférieur entre 1964 et 1969 qu’entre 1959 et 1964 alors que le marché commun est plus avancé dans la seconde période. Il serait cependant absurde d’attribuer à l’ouverture du Marché commun l’essoufflement de la production. Il n’existe en fait aucune corrélation directe entre les deux phénomènes, la Grande-Bretagne connaissant des perturbations parallèles. Par contre, l’effet est bien réel sur la croissance des pressions exercées sur les salariés au nom de la « compétitivité » et sur la circulation de pratiques favorables au grand capital [5].

Pour faire passer les restrictions autoritaires de niveau de vie préconisées par le document Mansholt [6], une relance de la construction européenne s’avère donc vitale. Ce sera chose faite après la levée du veto français contre l’entrée du Royaume-Uni au congrès de La Haye en 1969 et surtout autour du projet ambitieux lancé au congrès de Paris en 1972 de « l’Union européenne » à l’horizon 1980. C’est là véritablement qu’émerge un « gaullisme européen » : il s’agit de faire pour l’Europe ce que de Gaulle a voulu faire pour la France, la constituer en une « troisième force » indépendante des Etats-Unis – en apparence du moins – tout en renonçant à certains secteurs de la souveraineté nationale. En France, cela se traduira par la mobilisation idéologique conséquente autour du référendum sur l’adhésion des nouveaux membres le 23 avril 1972. Seul le PCF appelle à voter non alors que les gaullistes, les libéraux, les démocrates-chrétiens et les centristes soutiennent le oui (les socialistes, en pleine recomposition, s’abstiennent).

Notes

[1] Les investissements directs des USA dans la CEE passent de deux milliards de dollars en 1958 à plus de 9 milliards en 1969. A cette date, le contrôle des Etats-Unis se fait sur des entreprises européennes dont le capital cumulé se monte à près de 30 milliards de dollars, l’équivalent du budget français.

[2] « Amener à se grouper au point de vue politique, économique, stratégique, les États qui touchent au Rhin, aux Alpes, aux Pyrénées, faire de cette organisation l’une des trois puissances planétaires et s’il le faut un jour l’arbitre entre les deux camps, soviétique et anglo-saxon. Depuis 1940, ce que j’ai pu accomplir ménageait ces possibilités. », Charles de Gaulle – Mémoires de guerre, Tome III

[3] A. Lajoinie, dans Cahiers du Communisme, juin 1971, p. 41

[4] Bulletin de la CEE, août 1962, p. 6

[5] Comme le montre l’adoption en 1959 par la France de l’amortissement « dégressif », déjà existant en RFA.

[6] Il propose alors « une forte réduction de la consommation des biens matériels par habitant ». Cette politique « se traduira par un net recul du bien-être matériel par habitant et par une limitation de la libre utilisation des biens » et « pour assurer des chances égales à tous, une économie de pénurie exigerait la distribution des biens de première nécessité ».

Citer

Pour citer cet article, merci d'utiliser ces indications:
Collectif, 1957-1973 : le Marché commun en période de croissance, L’idéologie européenne (http://www.ideologie-europeenne.fr)
http://www.ideologie-europeenne.fr/1957-1973-le-Marche-commun-en.html

rechercher

SPIP | squelette | | Suivre la vie du site RSS 2.0