L’Europe et l’intégration militaire occidentale
Rappelons rapidement les faits. En juillet 1947, la conférence des 16 « pour la coordination de l’aide américaine au relèvement de l’Europe » se tient à Paris et se solde par la création d’un comité de coopération économique européen. L’année suivante est créée l’OECE (Organisation Européenne de Coopération Economique). Les fonds du plan Marshall, que l’on voudrait aujourd’hui faire passer pour un geste totalement philanthropique, sont alors conditionnés à l’effort d’intégration des économies nationales dans le nouveau système économique dominé par le dollar. Celle-ci doit se faire dans le cadre d’une plus grande « coopération » européenne. En fait, le Plan Marshall permettait de sortir les États-Unis de la crise économique de 1948 – 1949, de sauver le capitalisme européen affaibli par la guerre, d’endiguer le mouvement social en Europe occidentale, d’intensifier l’infiltration de l’économie américaine dans l’économie ouest-européenne. Il fallait que la reconstruction de l’Europe se fît avec les Etats-Unis et que ce processus orientât durablement l’économie européenne vers l’Atlantique. Cet investissement politique à long terme a aussi des répercussions économiques bénéfiques pour les USA à moyen terme : entre 1948 et 1951, les investissements privés à l’étranger ont été multipliés par plus de deux alors que les revenus transférés vers les Etats-Unis triplent quasiment. [1] Le 4 avril 1949 voit la signature à Washington du traité de l’Atlantique Nord. Aucun doute n’est permis, l’OTAN était conçue comme un instrument d’agression vis-à-vis des pays socialistes, alors que ceux-ci proposaient et ont proposé tout au long de la confrontation Est-Ouest un système de sécurité collective composé de tous les pays d’Europe indépendamment du système économique adopté par chacun.
Cela fut confirmé le 20 septembre 1951, quand, pour plus d’efficacité dans la guerre de Corée, est signée la convention d’Ottawa qui rend l’OTAN réellement opérationnelle. Elle comprend désormais à la fois des organes civils (le secrétariat général, le conseil) et des organes militaires intégrés. Le mythe de l’indépendance des nations protégées par une organisation continentale volait déjà en éclat. Voir aussi "Le relais historique de l’impérialisme américain"
La mise en place de la CECA et les fondements de la méthode communautaire
Le manque de transparence, le caractère antidémocratique et le pouvoir absolu des technocrates marquent la construction européenne dès ses débuts. Ainsi, le plan Schuman, qui est considéré à bon droit comme l’acte de naissance de l’Europe économique, est préparé dans le secret le plus total. Le 9 mai 1950, dans le salon de l’Horloge du Quai d’Orsay, Robert Schuman, alors ministre des Affaires étrangères, rend publique l’offre de la France à la RFA de mettre en commun leur production de charbon et d’acier. Il fait cette déclaration quelques instants seulement après que le Conseil des ministres ne découvre l’existence de ce projet et l’approuve dans l’urgence. Il faut aussi noter que les administrations des charbonnages et de la sidérurgie ne sont pas plus au courant. Et ne parlons même pas de l’opinion publique.
Pour Monnet, la nation et le nationalisme sont historiquement dépassés, raison pour laquelle il faut casser le lien existant en Europe entre État et souveraineté nationale. La promotion de son fédéralisme se fait de deux manières différentes : en influençant la volonté des gouvernements – lobbying politique dont la technique est reprise et développée par les think tanks actuels – mais aussi en jouant sur les convergences des forces sociales et économiques – à condition qu’elles soient guidées par ceux qui possèdent un savoir suffisant et une vision d’avenir adéquate. Le technocrate européen était né : libéral, cosmopolite, antipolitique, optimiste, sûr de lui et irresponsable.
Le rejet de la CED, erreur française ?
Cinq mois et demi après le lancement de la CECA, le président du Conseil René Pleven présente aux députés l’esquisse d’une « Communauté Européenne de Défense (CED) » préparée par les experts du plan Schuman. Il s’agit de créer une armée européenne commune composée de contingents fournis par les États membres et incorporés au niveau de la plus petite unité possible. Il est aussi question de rattacher cette armée « à des institutions politiques de l’Europe unie ».
Contrairement au traité instaurant la CECA Monnet n’a pas pu imposer son projet par surprise. Il s’est écoulé près de quatre ans entre l’annonce du projet par Pleven et le vote définitif de l’Assemblée. Entre les deux dates, l’opinion publique a eu le temps de connaître les tenants et les aboutissants de la CED qu’elle rejetait largement. La SFIO est divisée, malgré une motion favorable votée au congrès de 1952, tout comme les radicaux et même les gaullistes. La mobilisation massive des communistes français participe largement à la défaite des partisans de la CED qui veulent faire passer le réarmement allemand sous l’enveloppe de l’unification européenne.
On nous présente aujourd’hui le rejet de la CED comme une erreur. Erreur qui aurait conduit à une solution atlantiste alors que, dans tous les cas, la présence américaine aurait été imposée par la force. Erreur qui aurait limité la construction européenne au domaine de l’économie. Enfin, erreur fatale qui aurait rendu l’idée européenne impopulaire en France à cause de son association avec le réarmement allemand [2]. La faute en incomberait aux parlementaires qui n’auraient – comme les Français le 29 mai 2005 – pas répondu à la question posée. Sauf que voter pour la CED revenait tout de même, pour les députés, à accepter un plan appuyé de manière de plus en plus rigide par le Département d’État américain, faire un pas de plus vers la dissolution de la souveraineté nationale dans le domaine de la Défense et cautionner le réarmement immédiat de l’Allemagne vaincue moins de dix ans auparavant.
Le Traité de Rome ou la victoire de la technocratie
Après l’échec de la CED, le processus d’intégration politique et économique européenne est rapidement relancé. Les deux textes (institution de la CEE et d’EURATOM) sont signés à Rome par les Six, le 25 mars 1957. C’est à ce moment que sont affirmées les célèbres 4 libertés de circulation européennes : marchandises, personnes, capitaux et services. Est aussi érigé le fameux triangle institutionnel, toujours d’actualité : une Commission avec un rôle d’exécution ; un Conseil des ministres rassemblant les représentants des États-membres ; une Assemblée.
Encore une fois, seul le PCF dénonce le Marché commun comme la mise en place d’une « Europe à l’échelle des trusts », construite dans l’intérêt des gros capitalistes. De leur côté, les socialistes sont, en France et en Europe, en première ligne dans la négociation et la défense du traité. C’est le ministre socialiste des Affaires étrangères, Christian Pineau, qui mène les négociations au nom de la France. De même, en novembre 1962, lors du Ve Congrès des partis socialistes de la CEE est affirmé que la CEE va permettre « un essor économique constant, un développement harmonieux de toutes les branches de l’économie en général, évitant toute autarcie ; le plein-emploi ; la stabilisation des prix ; l’équilibre de la balance des paiements et la stabilité monétaire ; la répartition plus équitable des revenus et des richesses afin de permettre une amélioration constante du niveau de vie et des conditions de travail, et l’utilisation totale des qualités et capacités de chacun ». C’est remettre au goût du jour la réalisation des Etats-Unis socialistes d’Europe que Blum et d’autres avaient autrefois appelés de leurs vœux. L’idéal internationaliste socialiste a désormais un nom, c’est le Marché commun…