Les « Grands-pères de l’Europe »
En ce qui concerne Coudenhove-Kalergi, c’est le militant que l’UE d’aujourd’hui salue. Ce fut pourtant un homme politique d’importance secondaire. Son mouvement resta toujours confiné à une place marginale, même si nombreux sont les industriels, les intellectuels et les hommes d’Etat à l’avoir soutenu. À l’instar de Monnet, il aurait eu le mérite d’avoir échappé au nationalisme ambiant de son époque, aidé en cela par ses origines cosmopolites : descendant d’une grande famille néerlandaise qui dispose de branches dans beaucoup d’autres pays, il est le fils d’un ambassadeur austro-hongrois et d’une Japonaise avant de devenir citoyen tchécoslovaque en 1918.
La référence actuelle aux activités militantes de cet aristocrate (dans tous les sens du terme : de naissance et dans ses pratiques politiques élitistes) n’est pas innocente. Elle permet de mettre en avant plusieurs thèmes principaux qui forment les piliers de l’idéologie européenne : la nécessité de mettre fin aux guerres destructrices qui sont qualifiées de « nationalistes » ; une intégration économique, sociale, politique et culturelle du continent rendue possible et souhaitable par le progrès des techniques de communication ; enfin, remédier au déclin de l’Europe grâce à son unification.
Pour arriver à propager ses thèses, Coudenhove-Kalergi ne fonde pas tout de suite un parti politique susceptible de connaître une implantation réelle dans la population. Il préfère toucher directement les dirigeants politiques des différents pays européens, chercher la collaboration des « meilleurs ». Remarquons que ce goût de la politique de salon et des négociations secrètes est plutôt caractéristique du XVIIIe siècle que de l’époque de la démocratie représentative.
Les Grands industriels pour l’Europe
Une initiative prise par Émile Mayrisch, industriel luxembourgeois et directeur des Aciéries réunies de Burbach, Esch et Dudelange aboutit à un rapprochement des industriels dans une perspective « euro-constructive ». Il organise déjà des rencontres entre penseurs et écrivains dans son château de Colpach au début des années 1920 (rencontre entre Gide et Rathenau, Curtius et Rivière, Claudel et Jaspers, Jules Romains et Henri De Man).
Mais les initiatives en matière économique eurent une autre ampleur. Le 30 septembre 1926 est mis en place le Cartel de l’Acier entre les métallurgistes de la France, de l’Allemagne, de la Belgique, du Luxembourg et de la Sarre. Ses justifications sont pour le moins étonnantes. Alors que Spinasse, dans Le Populaire du 5 mars 1926, justifie « l’entente » au nom de l’internationalisme, Briand parle d’une garantie nouvelle donnée à la paix (déclaration du 30 septembre 1926) :
Pour que l’Europe soit prospère, il faut que la paix règne entre la France et l’Allemagne, c’est-à-dire que les éléments de concorde se développent. Parmi ces derniers, je n’en vois pas de plus importants que les liens économiques et commerciaux qui doivent s’établir entre les industries des deux pays ; au lieu de se concurrencer et de se combattre, elles doivent s’entendre et travailler en bonne harmonie.
Notons que l’argument employé est exactement le même que celui qu’utilise Robert Schuman à la veille de la création de la CECA et repris en cœur par les Européistes de tout poil : la mise en commun de la production de l’acier rend impossible une guerre entre la France et l’Allemagne. Finement raisonné en effet !
Le Grand Reich européen
La double prééminence du mouvement Paneurope dans le créneau (étroit) de la théorisation de l’unification politique européenne et des ententes entre oligopoles industriels nationaux dans celui (plus porteur) de la collaboration économique à l’échelle du continent est bouleversée par l’extension de la domination hitlérienne sur l’Europe. Plus brutale et moins subtile que l’idée paneuropéenne de Coudenhove-Kalergi, l’idéologie expansionniste nazie a pour avantage de présenter un bilan tout à fait positif dans la voix de la défense de l’Europe ... contre le bolchévisme.
Après l’invasion et l’occupation de la France, la « construction de l’Europe » sera un des mots d’ordre privilégié de la Collaboration, relayant à plein la propagande allemande. Dans le programme d’action du Rassemblement National Populaire de Marcel Déat est inscrite « la construction économique, politique et spirituelle de l’Europe ». Quinze jours après le lancement de l’offensive contre l’URSS, Déat écrit dans L’Œuvre « La guerre européenne est en train de prendre son vrai sens, celui d’une défense commune contre le bolchévisme, celui d’une grande révolution accomplie ensemble pour réaliser l’Europe et pour construire une nouvelle civilisation. » C’est la raison pour laquelle, il dit ne pas comprendre « la complicité et la trahison anglo-américaine ».
On retrouve ainsi chez Déat des arguments qui, s’ils n’ont pas la même portée ni le même contenu, font étrangement écho aux proclamations européennes de la fin des années 1920. Prenant acte d’une phrase d’Hitler qui affirme être et rester un « socialiste fanatique », Déat appelle à la création d’une Europe socialiste [1].
Pour autant, il serait trompeur de croire que les collaborationnistes ignorent la volonté impérialiste allemande. Mais leur place de fidèles seconds dans l’Europe hitlérienne leur convient parfaitement :
Aujourd’hui, les territoires d’Ukraine, le grenier à blé de la Russie, hier encore hors d’Europe, reviennent à la communauté européenne... Aujourd’hui, grâce à l’organisation rapide des terres à l’Ouest, la ration de pain peut être relevée en Allemagne. S’il est logique et juste que le peuple allemand qui est à la peine soit le premier à profiter de ces bénéfices qu’il a acquis, demain l’Europe entière verra sa ration de pain augmentée. [2]